La force tranquille de Poirier

Poirier revient avec un nouvel album surprenant, loin des rythmes qu’on lui connaît, mais dont la gestation fut difficile.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Poirier revient avec un nouvel album surprenant, loin des rythmes qu’on lui connaît, mais dont la gestation fut difficile.

Le monde nous parle, répondons-lui : voilà l’idée au cœur de la démarche du compositeur, réalisateur, DJ et remixeur Poirier, qui lance le vendredi 19 juin son onzième album en carrière, Soft Power. « Un de mes objectifs a toujours été de m’insérer dans une conversation mondiale » à propos des multiples couleurs que peuvent prendre les musiques électroniques en fonction des racines de ceux qui la créent, confie-t-il.

« Les DJ, on va, on voyage, on écoute. Je veux faire partie de cette conversation et ne pas m’isoler sur mon petit territoire, tout en parvenant à avoir un impact sur mon territoire », enchaîne Poirier.

Au moment où ces lignes sont écrites, les boîtes de nuit sont encore désertées, silencieuses, et personne ne sait vraiment quand les DJ retourneront derrière leurs platines — Qualité de Luxe, la soirée afrobeats / soca / dancehall qu’il anime avec son collègue Kyou, s’est tenue la dernière fois le 15 février. C’est une coïncidence dont Poirier se serait sans doute passé, mais l’album Soft Power qu’éditera le label new-yorkais Wonderwheel Recordings s’éloigne aussi, incidemment, du plancher de danse.

Les DJ, on va, on voyage, on écoute. Je veux faire partie de cette conversation et ne pas m’isoler sur mon petit territoire, tout en parvenant à avoir un impact sur mon territoire.

À dessein, et non sans une difficile gestation. La chanson, les mots et les mélodies étaient presque antinomiques au son Poirier, ses percussions insistantes et rapides héritées du soca moderne, ses lignes de basse fulgurantes qu’on retrouve aussi dans le dub, le reggae et le dancehall. Soft Power aspire à autre chose, alors que le compositeur explore un registre plus doux, plus près de la chanson, à l’aide de ses nombreux collaborateurs, certains déjà entendus sur ses précédents albums, comme Boogat, Samito et Redfox, d’autres nouvellement invités à partager son studio, la Parisienne d’origine brésilienne Flavia Coelho, le Français aux racines mauritaniennes et sénégalaises Daby Touré, l’Haïtienne Coralie Hérard (la révélation de l’album !), Mélissa Laveaux et Flavia Nascimento.

Un apprentissage

Sorti de sa bruyante et dansante zone de confort, Poirier ? « J’ai voulu explorer une nouvelle zone de confort, répond le musicien. J’ai fait l’album que je voulais écouter, celui qui me fait du bien, mais pour y arriver, crisse que c’était long et dur ! » Faire un disque qui ne nécessite pas d’être écouté à plein volume comme ceux qu’il fait jouer durant ses soirées Qualité de Luxe fut un apprentissage.

« Je n’avais pas ces réflexes, en tant que producteur. Parfois, on se sent pris dans un moule, dans la vie en général comme dans notre travail, dans notre identité musicale, comme si notre style était déjà défini. [Pour en sortir], j’ai dû faire confiance à mes instincts musicaux. L’expérience m’a forcé à avoir beaucoup d’humilité. »

Les dernières années passées à côtoyer les musiques de club réunies sous l’appellation « afrobeats » ont aussi donné une direction au son des compositions originales de Poirier, autrefois associé aux musiques des Antilles. Avec les deux Flavia — la Parisienne et Nascimento, installée à Sherbrooke —, il évoque le lyrisme de la musique populaire brésilienne. Idem avec les deux brillantes musiciennes créoles, Mélissa Laveaux et Coralie Hérard, sur leurs collaborations respectives.

Sur Nidiay Sam, une rythmique house délicatement maculée de scintillantes notes de synthés berce la voix aiguë de Daby Touré jusqu’au continent où il est né et qu’évoque, dans des ambiances complètement différentes, influencées par la pop du Mozambique, le Montréalais Samito. Même ces bêtes de scènes que sont Boogat et Red Fox évitent de créer l’émeute en offrant des performances en phase avec les rythmiques tempérées de Poirier.

Une conversation

« Mon point de départ en commençant à travailler un album est toujours celui qui l’a précédé. » Migration était imbibé de grooves jamaïcains. Or, l’album contenait aussi Pale Mal, fameuse collaboration avec Fwonte : « C’est ce filon que je voulais explorer. Un disque de chansons qui fait un pas de côté sur le plancher de danse — non pas que les chansons ne soient pas dansantes, mais qu’elles puissent être appréciées telles quelles, sans qu’elles soient liées à un contexte particulier d’une soirée dansante. Je voulais d’un disque qui accompagne les gens. »

C’est Poirier qui témoigne d’une force tranquille. Soft Power emprunte son titre à une idée du politologue américain Joseph Nye servant ici de « fil conducteur » à l’album, détaille le musicien : « Il faut la mettre en relation avec son idée de « hard power » : le hard power, c’est la guerre, par exemple. Soft power, c’est dire qu’on peut influencer les gens, un pays, en utilisant d’autres leviers — la culture hollywoodienne, pour prendre l’exemple américain. Je reprends ce concept pour prendre position et affirmer que ce que je fais, c’est de la musique québécoise. Et c’est de la musique mondiale, aussi, un panorama de sons possible grâce à ces collaborations. »

Une belle et vaste conversation, en somme. « Ce disque en est le résultat, dit Poirier. J’espère que les gens vont le comprendre… tout doucement. »

Soft Power

Poirier, Wonderwheel Recordings