L’espoir dans le spectacle «hybride»

Sara Castonguay, directrice de la programmation du cabaret Lion d’Or, estime pouvoir annoncer «d’ici peu» une série de spectacles virtuels, puis une autre série de spectacles en chair et en os.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sara Castonguay, directrice de la programmation du cabaret Lion d’Or, estime pouvoir annoncer «d’ici peu» une série de spectacles virtuels, puis une autre série de spectacles en chair et en os.

Au moment où le gouvernement file sur la voie du déconfinement, les administrateurs de salles de spectacles réfléchissent à une reprise, graduelle, de leurs activités. Tous craignent qu’un retour à la normale et aux guichets fermés ne survienne pas d’ici à ce qu’un vaccin soit découvert, mais entre-temps, une solution pourrait leur permettre de traverser la crise : le spectacle « hybride », c’est-à-dire présenté devant un public limité en salle par les règles de la santé publique, mais décuplé par une transmission sur le Web.

Sara Castonguay, directrice de la programmation du cabaret Lion d’Or, se mord les lèvres de ne pouvoir encore annoncer les spectacles qui seront bientôt à l’affiche dans la salle de la rue Ontario. « Depuis le début, on tient le même discours : lorsqu’on pourra repartir, on le fera, en respectant les règles » attendues de la part de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail.

Or, depuis le 1er juin dernier, la captation de spectacles est à nouveau autorisée, et certaines salles de spectacles ont flairé l’affaire. À Québec, la salle l’Anti a déjà commencé à présenter des concerts « virtuels », sans public et diffusés sur le Web. Son modèle repose sur l’emploi d’une équipe technique filmant la prestation dont le signal est redirigé vers son partenaire LePointdeVente.com, une plate-forme de vente de billets de spectacles qui, en avril dernier, a réagi à la crise sanitaire en créant une « salle virtuelle », comme la décrit son directeur général, Yannick Cimon-Mattar : « C’est une fenêtre de visionnement qui permet de diffuser un spectacle à des détenteurs de billets ; on s’occupe de vendre les billets et de gérer l’accès [en ligne] à la diffusion du spectacle. »

Pour moi, je vois ça comme l’opportunité de sortir de la dichotomie entre le virtuel et le réel. C’est le moment de cesser de mettre en opposition l’Internet et la physicalité et d’embrasser les deux.

Rentabilité

Et ça marche : le directeur assure avoir vendu « plusieurs dizaines de milliers de billets » depuis le début de l’expérience. Un succès, certes, mais qui ne compense pas les pertes de revenus : il estime avoir perdu 90 % de son chiffre d’affaires depuis le début de la crise. « C’est sûr que le marché [du spectacle] doit s’adapter à la situation », dit Cimon-Mattar, qui reconnaît que la valeur d’un billet pour un spectacle « physique » ne peut être la même que celle d’une performance Web diffusée. « Ce qu’on a remarqué, c’est que les gens accordent à un tel billet une valeur d’environ 15 $.

Avec la formule hybride, « ça ne veut pas dire nécessairement que nos activités deviendront rentables, mais ça ne signifie pas non plus qu’elles ne peuvent pas le devenir », poursuit Sara Castonguay avec une pointe d’optimisme. Elle estime pouvoir annoncer « d’ici peu » une série de spectacles virtuels, puis une autre série de spectacles en chair et en os, « avec distanciation » ; selon ses calculs, le Lion d’Or pourrait accueillir soixante spectateurs (sur une capacité d’environ 250) en respectant les règles de la santé publique.

« Selon nos calculs, nos coûts fixes seront plus bas puisque nous devons engager moins de personnel sur le plancher lorsqu’il y a peu de spectateurs », explique Xavier Auclair, directeur de la programmation de la salle le Ministère, qui envisage des spectacles hybrides en accueillant entre 20 et 30 spectateurs dans la salle et en vendant la majorité de ses billets pour la diffusion Web. « En présentant une dizaine d’événements [hybrides] par mois, on balancerait. »

Il est encore trop tôt pour annoncer une programmation officielle, mais comme au Lion d’Or, la salle mijote une grille estivale : « On travaille sur des projets avec des producteurs tels qu’Evenko et Greenland » qui pourraient voir le jour au milieu de l’été. Comme L’Anti, la salle du Ministère, boulevard Saint-Laurent, fera affaire avec LePointdeVente.com. Et comme au Lion d’Or, le Ministère disposait déjà des moyens techniques et d’une équipe de production pour webdiffusion.

Réflexions

L’idée d’un spectacle hybride a beau se présenter comme une solution viable d’ici au retour à la normale, mais elle force aussi le milieu à s’interroger sur la manière de rendre l’expérience plus agréable et engageante, pour les spectateurs autant que pour les artistes. « Je pense qu’on a là une opportunité de réfléchir à la notion de prestation et de proximité entre l’artiste et son public », croit Hugues Sweeney, président du studio montréalais du groupe ThinkWell, qui imagine et développe des expériences créatives et interactives.

Et les questions qui le préoccupent durant la pandémie rejoignent celles du milieu du spectacle : avec les règles de distanciation sociale, « comment se fait le contact [entre l’œuvre, l’artiste et le public] ? Tu ne peux pas remplacer l’expérience d’un spectacle sans ses spectateurs, ce qui implique de reconsidérer la notion de proximité. On a créé des expériences collectives dans un espace physique. Pour moi, je vois ça comme l’opportunité de sortir de la dichotomie entre le virtuel et le réel. C’est le moment de cesser de mettre en opposition l’Internet et la physicalité et d’embrasser les deux » comme ce qu’est en train d’imaginer le festival MUTEK avec une édition hybride qui « connectera » le virtuel et le physique.

Cette réflexion est également amorcée à Rouyn-Noranda, le Festival de musique émergente (FME) mijotant une programmation de concerts (physiques) extérieurs pour la belle saison (en respect des règles sanitaire) et une programmation hybride. « Ensuite, la réflexion doit porter non pas sur la webdiffusion du spectacle, mais sur sa production même, la manière dont on le conçoit », insiste Jenny Thibault, cofondatrice du FME et directrice générale de xnquebec, l’Association des producteurs d’expériences numériques du Québec. Chaque discipline artistique (danse, théâtre, cirque, etc.) a ses défis et ses contraintes propres dans le contexte du spectacle hybride, perçoit la directrice, « mais il faut quand même imaginer offrir une expérience différente, bonifiée » au spectateur qui adhère au concept de spectacle hybride.

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