Backxwash, elle et son autre

Sous le nom de scène Backxwash, la rappeuse et compositrice devient enragée, autodestructrice, revendicatrice, pourfendeuse. Quelle claque, ce premier album! Dix puissantes chansons couvrant à peine 23 minutes qui nous coupent le souffle.
Photo: Bianca Lecompte Sous le nom de scène Backxwash, la rappeuse et compositrice devient enragée, autodestructrice, revendicatrice, pourfendeuse. Quelle claque, ce premier album! Dix puissantes chansons couvrant à peine 23 minutes qui nous coupent le souffle.

Enfin, voilà la saison des festivals… virtuels. Dans les circonstances, c’est mieux que rien du tout : le bal est lancé par Suoni Per Il Popolo qui, normalement, aurait dû souligner son 20e anniversaire du 6 au 23 juin avec l’éclectisme qu’on lui connaît — les billets pour les concerts de Marc Ribot, Xarah Dion, T.Gowdy, Francisco López et Joyfultalk avaient déjà été mis en vente. La Sala Rossa et la Casa del Popolo n’accueilleront pas les festivaliers, mais l’organisation a prévu une version « Redux », locale et en ligne de l’événement : du 6 au 20 juin, ateliers, conférences, projections de films et concerts filmés à la Sala Rossa seront offerts sur le Web, dont le concert-lancement de la rappeuse montréalaise Backxwash.

Au bout du fil, Ashanti Mutinta est d’un enthousiasme contagieux, comme si la pandémie lui glissait sur la peau sans l’atteindre. Son énergie est d’autant plus surprenante qu’elle apparaît aux antipodes de celle, furieuse, qu’elle déploie sur God Has Nothing to Do With This Leave Him Out of It, son premier album en carrière paraissant après deux EP lancés ces dernières années. « C’est vrai que j’aime crier », dit la musicienne en éclatant de rire.

« Je vois en Backxwash une personne ayant beaucoup plus confiance en elle que j’en ai moi-même dans la vraie vie », dit Ashanti à propos de son alter ego. « Je suis une personne très spirituelle, alors j’aime croire parfois que Backxwash me donne la force nécessaire — ça me rappelle une citation de Beyoncé à propos [de son personnage] Sasha Fierce, comme si une force entrait dans son corps et la transformait. C’est un peu comme ça que je me sens. »

Sous le nom de scène Backxwash, la rappeuse et compositrice devient enragée, autodestructrice, revendicatrice, pourfendeuse. Quelle claque, ce premier album ! Dix puissantes chansons couvrant à peine 23 minutes qui nous coupent le souffle, un disque ainsi conçu en pensant aux bons vieux disques punks qui allaient droit au but. Ses productions musicales s’accordent justement au propos : du rap brut dans lequel on reconnaît tantôt Nine Inch Nails, tantôt Rage Against the Machine, tantôt le brûlot rap-punk Yeezus de Kanye West. « J’aime ces musiques dures et sévères, c’est ce qui m’attire. »

Ça lui vient de ses premières amours musicales, le rap de Notorious B.I.G., découvert à l’âge de douze ans, mais aussi le rock de Linkin Park et des héros de la scène zamrock, cette fusion entre rock psychédélique et des rythmes traditionnels de la Zambie, son pays natal.

Ashanti y est demeurée jusqu’à l’âge de 17 ans, habitant la capitale, Lusaka, dans une famille « très religieuse. J’ai quitté l’Afrique pour aller étudier en Colombie-Britannique, où je suis restée pendant neuf ans, puis, de là, j’ai bougé jusqu’à Montréal. Ça ne devait être que temporaire, mais je suis tombée amoureuse de la ville et des gens, à une époque où je me questionnais beaucoup à propos de moi-même. »

Ashanti est née à Lusaka, mais Backxwash est née à Montréal. Elle est l’une des rares femmes trans à évoluer sur la scène rap québécoise, avec de surcroît un son — elle le qualifie entre autres de « horrorcore » — qui ne ressemble à rien d’autre, ni ici ni ailleurs, sinon peut-être au rap expérimental du groupe Death Grips, une influence avouée. Sur ce premier album, Ashanti visite à nouveau les thèmes fondateurs de son personnage scénique, tels qu’exposés sur les EP Black Sailor Moon et F.R.E.A.K.S., parus en 2018 : la religion, la sorcellerie, l’identité, et la souffrance qui accompagne la quête de cette dernière.

« Ce disque explique la perspective du personnage : [Backxwash] a beau s’être faite une carapace, lorsqu’on en pèle quelques couches, au cœur, il y a beaucoup de tristesse et je crois que c’est là où le personnage et moi nous nous retrouvons. Je suis souriante, je suis plus heureuse, mais à l’intérieur de moi, il y a cette tristesse que j’exprime lorsque j’écris mes textes. »

« Ce que j’aimerais que l’auditeur retienne de ce disque, c’est que si eux aussi traversent un moment de leur vie marqué par la dépression, la douleur et la tristesse, j’estime qu’on peut trouver un peu de consolation à se dire qu’une autre personne est aussi passée par là. Je voudrais que cet album devienne la trame sonore des moments difficiles. Et si l’album se termine par une chanson comme Redemption, c’est pour dire aux gens qu’il y a de la vie après tout. »

 

God Has Nothing to Do With This Leave Him Out of It est offert maintenant sur Bandcamp. Le festival virtuel Suoni Per Il Popolo Redux 2020 sera diffusé du 6 au 20 juin en ligne.

À attraper en ligne

Deidre, jeudi 11 juin. La musicienne montréalaise a lancé l’automne dernier Opal, un premier EP de chansons électroniques expérimentales et rythmées aux sonorités tordues, comme si une fusée s’écrasait en plein milieu d’un plancher de danse.

 

Marie Davidson, vendredi 12 juin. Parions que le confinement obligé soit contre-nature pour la compositrice électronique montréalaise, rompue aux tournées internationales. Parions aussi qu’elle n’est pas restée les bras croisés ces dernières semaines ; avec un peu de chance, peut-être entendrons-nous du nouveau matériel ?

 

Quatuor Bozzini, mardi 9 juin. Le quatuor avait un printemps chargé, avec des concerts à l’affiche du Festival international de musique actuelle de Victoriaville et au Suoni-pas-confiné. Contre mauvaise fortune, ils auront le bon coeur de nous offrir une performance en direct de la Sala Rossa.

 

Stéphanie Castonguay, vendredi 19 juin. Artiste sonore expérimentale et compositrice, Stéphanie Castonguay s’intéresse aux sons cachés des machines, qu’elle démonte et remonte pour en faire de minutieux instruments révélant des sonorités inattendues.

 

Cinéma en ligne. En collaboration avec le cinéma Moderne et Frédérick Savard de l’Office national du film, Suoni proposera une sélection de courts, moyens et longs métrages, parmi lesquels un portrait de la cinéaste et musicienne Alanis Obomsawin, une rétrospective du cinéaste expérimental Karl Lemieux ainsi qu’une série de documentaires musicaux tirés des archives de l’ONF.