Plaidoyer pour qu’on n’oublie pas les musiciens pigistes

Le trompettiste Jérome Dupuis-Cloutier n’est pas rassuré de la suite des choses pour les nombreux musiciens de son statut professionnel.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le trompettiste Jérome Dupuis-Cloutier n’est pas rassuré de la suite des choses pour les nombreux musiciens de son statut professionnel.

Les artistes indépendants qui jouent pour d’autres musiciens ou qui font leur métier en tant que pigistes sont légion dans le monde musical. Après deux mois de pandémie, plus de 120 des plus connus et des plus occupés d’entre eux en appellent dans une lettre ouverte à la mise en place de programmes d’aide qui ne s’arrêtent pas à des organismes intermédiaires, mais qui se rendront bien jusqu’à eux.

« Que ce soit avec les aides spéciales ou les nouveaux programmes, il n’y a rien qui nous indique [que l’argent] va descendre jusqu’en bas de la pyramide, c’est-à-dire nous », explique au Devoir le vétéran musicien François Plante, qui joue avec Yann Perreau, Ariane Moffatt et Sam Tucker.

Avec lui en vidéoconférence, le trompettiste Jérôme Dupuis-Cloutier, qu’on a vu sur scène avec Les Cowboys fringants, Émile Bilodeau et David Marin, n’est pas rassuré non plus de la suite des choses pour les nombreux musiciens de son statut professionnel. Il espère notamment que les souhaits émis par la ministre Nathalie Roy de « réinventer la culture » ne finiront pas par un statu quo du modèle déjà en place et qui aide principalement ceux qui participent à un système bien établi autour des étiquettes de disques ou des producteurs, par exemple.

Il faudrait peut-être pousser un modèle d’artiste indépendant, d’artiste entrepreneur

 

« En ces temps exceptionnels, c’est toute la chaîne de l’industrie de la musique qui est à revoir », peut-on lire dans la lettre signée notamment par Mélissa Lavergne, Philippe Brault (Pierre Lapointe), Liu-Kong Ha (Marie-Mai), Alex McMahon (Yann Perreau), Amélie Mandeville (Pierre Lapointe), Audrey-Michèle Simard (Galaxie), Gabriel Gratton (Les Sœurs Boulay), Dimitri Lebel-Alexandre (2 Frères) et une trentaine d’autres qui jouent notamment pour Robert Charlebois, Louis-Jean Cormier, Cœur de pirate, Marc Dupré et Daniel Bélanger. « De plus en plus d’artistes s’autoproduisent et la répartition des subventions devrait refléter cette nouvelle réalité », peut-on y lire.

« Les prochaines années vont être difficiles, alors il faudrait peut-être pousser un modèle d’artiste indépendant, d’artiste entrepreneur, peu importe le terme, note Jérôme Dupuis-Cloutier. Dans l’industrie actuelle, les “gros joueurs”, on les aime, et l’idée ce n’est pas de les tasser, mais c’est de donner un peu d’espoir aux artistes, parce que plusieurs vont prendre le bord sinon. »

Une époque laboratoire

Au cœur de la réflexion de ces créateurs indépendants, il y a entre autres la place que prend la SODEC, note François Plante. Elle est un maillon majeur de la chaîne de financement, mais qui « par définition est une aide aux entreprises culturelles », souligne Plante, et donc qui ne s’applique que rarement aux pigistes. « L’idée, ce n’est pas de les tasser, mais c’est une affaire de proportion. Il y a beaucoup plus de gens qui s’autoproduisent maintenant, et on a l’impression que le milieu, les subventionneurs et l’industrie devraient refléter cette situation-là. On pourrait en partie enlever des intermédiaires et s’assurer que l’argent aboutit vraiment dans les poches des artistes. »

Des aides plus directes existent par le truchement du Conseil des arts et des lettres du Québec, ou par les organismes Musicaction et Factor, mais, aux yeux des signataires, les critères pour se qualifier restent très restrictifs et les sommes sont souvent versés aux producteurs. « Le système permet difficilement l’aide financière aux projets indépendants, et encourage plutôt un modèle d’intermédiaires qui prive les artistes d’un financement direct », ajoutent-ils.

Photo: Sandra Raymond François Plante

Dans ce grand brouhaha, il serait intéressant d’« essayer quelque chose d’autre », estime François Plante, qui parle d’une époque « laboratoire ». D’ailleurs, les observations de ces artistes « se veulent constructives et elles ont pour but d’ouvrir un vrai dialogue » dans le milieu musical, « appelé à revoir son modèle de fonctionnement, indépendamment de la situation actuelle ».

François Plante et Jérôme Dupuis-Cloutier s’inquiètent d’ailleurs d’une éventuelle reprise des spectacles à petits budgets, avec par exemple des spectacles acoustiques, en formule réduite, afin de réduire les coûts. Les signataires de la lettre craignent par ailleurs que les prochains mois soient difficiles financièrement, les concerts estivaux étant la principale source de revenus pour les musiciens.

« Il faut trouver un moyen de garantir un montant en dédommagement aux musiciens pigistes jusqu’à la reprise complète des spectacles devant public. Cela pourrait prendre la forme d’une enveloppe gérée par une institution comme la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec, ou encore via une forme de prolongement de la PCU. »

La Guilde des musiciens estime qu’entre la fermeture des salles et la fin du mois de juillet, ses quelque 3200 membres auront été privés d’au moins quatre millions en cachets.