Du «shitty gear», mais de bonnes chansons

P’tit Belliveau propose une chanson échevelée, un bric-à-brac de country-folk à pitons fait de guitares électriques et de synthés.
Photo: Alex Blouin et Jodi Heartz P’tit Belliveau propose une chanson échevelée, un bric-à-brac de country-folk à pitons fait de guitares électriques et de synthés.

L’orchestre country-rock P’tit Belliveau et ses Grosses Coques fut une des révélations des Francouvertes 2019. Or il appert que nous n’avions encore rien entendu de ce dont est capable Jonah Richard Guimond, ledit P’tit. Arrive aujourd’hui chez les disquaires cet ovni musical qu’est Greatest Hits Vol.1, collection de chansons country et pop, électroniques et lo-fi abordant des sujets aussi inusités que la vie intime des animaux sauvages et le trépignant bonheur de remplir sa déclaration de revenus. Bienvenue en Acadie-fiction.

On l’a connu country déglingué sur les planches des Francouvertes, on reconnaîtra même sur Greatest Hits Vol.1 deux des chansons qui avaient alors séduit le public, la ballade pop estivale Les bateaux dans la baie et Black Bear, à propos de la chance qu’ils ont, les ours noirs, à vivre oisivement, inconscients de la menace coronavirale s’abattant sur les humains et les pangolins, leur vie d’ours.

C’est bien elle, Black Bear ; on en reconnaît le refrain, ce que l’on peut du texte malgré l’accent particulier de la baie Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse, mais avec un petit quelque chose de différent : la batterie électronique qui canarde derrière les banjos. Sur Les bateaux dans la baie (« C’est O.K., ch'en fais d'watcher les bateaux dans la baie… », rassure Jonah de sa voix endormie), ce sont les espèces d’orchestrations yacht rock des années 1980 qui nous la rendent inédite.

« Je trouve ça drôle lorsqu’on me dit que mon son est original parce que, selon mon point de vue, je fais seulement ripper off [copier] le son des artistes de mon coin », avoue candidement Jonah, joint dans son logement de Moncton où il est encabané aujourd’hui. « Je suis sorti faire des provisions, j’ai assez à manger pour deux mois », assure l’auteur-compositeur-interprète et réalisateur, qui a dû déplacer sur le Web le lancement prévu à Montréal de Greatest Hits Vol.1 en raison de la pandémie.

Comme une sorte de version acadienne du jeune Beck de l’album Loser, Jonah Guimond propose une chanson échevelée, un bric-à-brac de country-folk à pitons fait de guitares électriques et de synthés dont l’origine serait intimement liée à son coin de pays, ce bassin de près de 8000 francophones désigné comme la région de baie Sainte-Marie.

« Là-bas, explique-t-il, on a une radio communautaire, CIFA 104.1 FM », qu’on peut écouter sur le Web à l’adresse cifafm.com. « Sur cette radio, on joue beaucoup de country francophone, mais aussi beaucoup de musique d’artistes locaux. Forcément, toute la musique locale est DIY [do it yourself, faites-le vous-même] et lo-fi, right ? T’imagines le gars dans les années 1980 et 1990 qui enregistre ses chansons dans son garage, avec sa tape machine, sa guitare mal accordée, en chantant pas si bien que ça ? Moi, quand j’étais jeune, j’entendais ce gars-là dans la radio, et tout de suite après une chanson de Britney Spears, disons. Dans mon esprit, c’était la même chose : je croyais vraiment que l’artiste de baie Sainte-Marie était une pop star du même niveau que Britney Spears ! »

Ça a formé l’imaginaire musical du P’tit Belliveau. Un de ces artistes locaux l’a particulièrement marqué : Baptiste Comeau, originaire du village de Concessions. Lorsque CIFA est arrivée sur les ondes FM en 1990, la première chanson diffusée fut un enregistrement maison de Baptiste. « Malheureusement, je ne l’ai jamais rencontré parce qu’il est décédé quand j’étais jeune. Il a enregistré peut-être trois albums, mais avec une quarantaine de chansons sur chacun ; il faisait beaucoup de musique. Ses chansons jouaient tout le temps à la radio, c’est un de mes héros ! »

« Je fais écouter les chansons de Baptiste à mes friends à Montréal, mais ils n’aiment pas ça, poursuit Jonah. Ils ne comprennent pas. Les tounes sont juste bizarres ; moi, j’essaie de prendre cette vibe-là et de la rendre accessible à tout le monde, même si j’ai un peu l’impression qu’il faut venir de la baie pour apprécier cette musique. »

Greatest Hits Vol.1 est une manière pour le P’tit Belliveau de rendre hommage à ces artistes indépendants et à la radio qui les fait jouer. « C’est aussi le besoin de remettre ce son dans un contexte qui permettra à tout le monde de l’apprécier. Parce que ce répertoire, on ne peut même pas le trouver en ligne ; il faut avoir enregistré ces chansons sur cassette lorsqu’elles passaient à la radio. On a du shitty gear, pis on essaye de faire de la pop ; c’est comme ça que je pense mes albums. »

Greatest Hits Vol.1

P’tit Belliveau, Bonsound