​«Dire combien je t’aime»: à Luce la place

«Dire combien je t’aime», qui paraît vendredi, est le neuvième album studio de Luce Dufault.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Dire combien je t’aime», qui paraît vendredi, est le neuvième album studio de Luce Dufault.

La voix de Luce. Souveraine et magnifique, une voix amoureuse, large comme son sourire, grand comme ses grands yeux. C’est ça qu’on entend. En avant, sur les côtés, partout, c’est la voix qui a la part belle dans le mixage. Il y a bien le piano de Ti-basse (Jean-Sébastien Fournier) comme un grand champ sous le soleil. Il y a bien les guitares de Jean Garneau, qui poussent çà et là, petits reliefs dans le paysage. Il y a les basses de Karl Surprenant, qui tapissent. Il y a des cordes arrangées par Antoine Gratton, quand il en faut, petites forêts dans l’immensité. Et… « Pas de drums ! » On allait le dire, Luce a pris les devants. Petite proclamation. Grande fierté.

« C’était l’idée de départ. Dans les dernières tournées, sauf pour Entre vous et nous [le spectacle très réussi des Marie Michèle Desrosiers, Marie-Élaine Thibert, Martine St-Clair et Luce réunies], j’avais pas de drummer sur scène. Pourquoi pas rester cohérente ? » La chanson populaire grand public, depuis des décennies, se bâtit sur une fondation basse-batterie. Rien ne l’y oblige, pourtant. « J’avais besoin d’espace. Je voulais des cordes, je n’en avais jamais eu. Mais pas des cordes par-dessus tout un band, en compétition dans le mix. Et pas ma voix en compétition avec le band et les cordes. Même si j’ai enregistré live avec les gars — je ne peux pas faire autrement, j’haïs trop ça, chanter sur des tracks déjà faites —, c’était clair qu’on allait bien entendre ma voix, sans forcer, sans pousser à fond juste pour émerger dans le tas, tout simplement parce que j’avais de la place. »

 
L'album «Dire combien je t’aime»

La manière Peter Gabriel

Oh que cela s’entend ! Tout est en retenue ou en crescendo lent, les cordes ont le temps d’arriver dans L’amour et le carbone, on n’empile pas les guitares dans la merveilleuse Entre deux néants, ode presque folk-prog à l’amour à long terme : « Jouissons de nos corps déjà vieillissants / Entre deux néants je t’aime ». Pensez Genesis au temps de Steve Hackett et Peter Gabriel. « J’aime tellement ça, ne pas être obligée de faire de grandes envolées : prendre mon temps, comme Gabriel. » On pense toujours à Luce comme à une chanteuse de blues virée chanteuse populaire. Il y a aussi la Luce qui rêve de la Carpet Crawlers de Genesis. « Ben oui, je suis capable de blower. Mais juste chanter, laisser la voix collée au texte, ne pas surchanter, c’est un très grand bonheur. »

C’est tellement facile d’en rajouter, d’en rajouter. Mais avec mes gars […] l’écoute est tellement grande, on n’a pas besoin de rien se dire et on enlève à mesure.

« Les chansons, tu le sais en partant quand elles sont costaudes. Faut que tu respectes ça. J’ai de la misère à réécouter mes premiers albums, je trouve que je beurre pas mal épais. Le disque, c’est pas le show. J’ai mis longtemps à comprendre ça. » Quand on a autant de créations déjà solidement construites, la Débrise-nous de David Goudreault et Richard Séguin, la Pauvre Terrienne du couple Moran-Catherine Major ou encore Le cœur de l’océan, où Daniel Lavoie a trouvé la bonne musique qu’attendait le texte de feu Thierry Séchan, tout le travail est d’en faire moins que plus, une fois en studio. « C’est tellement facile d’en rajouter, d’en rajouter. Mais avec mes gars, qui jouent avec moi depuis si longtemps, l’écoute est tellement grande, on n’a pas besoin de rien se dire et on enlève à mesure. »

La chanson de Luce

De l’espace pour la voix, pour les textes, et même de l’espace pour Luce la compositrice. À la toute fin de l’album, ça arrive comme un moi aussi. Une prime perso. Il y aurait celle-là, aussi, des fois que ça vous tenterait. Titre : La chanson de Cohen. Paroles de Marc Chabot, musique de Luce Dufault. « Ma première. Je n’avais jamais écrit de musique de ma vie. » La dernière est la première. « Richard [Séguin] m’a tenue par la main jusqu’à la fin. » Il faut l’entendre rire, presque gênée, follement contente aussi. « J’étais terrifiée. Terrifiée en la faisant. Et puis terrifiée à l’idée de la faire écouter : c’était pire ! » Incroyable Luce, qui mène depuis trois décennies cette joute de souque à la corde entre le doute et l’affirmation. « Est-ce qu’on allait me dire que c’était bon juste pour pas que je pleure ? »

Sait-elle qu’elle a des dizaines et des dizaines de mélodies qui attendent leur tour en dedans ? « Ça, je ne le sais pas. Mais il y avait celle-là. Richard a pris les grands moyens. Il m’a fait un démo de ma toune, dans ma tonalité. » La chanson existait donc à l’extérieur d’elle, plus moyen de la renier. Bonne stratégie. « Je me sentais tellement bébé. Fallait y aller, c’était maintenant ou jamais. J’y suis allée. » La chantera-t-elle sur scène ? « C’est tout l’album que je voudrais faire en spectacle. Est-ce que ça serait trop ? » Sacrée Luce. À nous tous de lui dire, et de lui redire, et de lui redire encore, qu’elle peut. Qu’elle devrait. Maintenant ou jamais.

Dire combien je t’aime

Luce Dufault, Disques Lunou / Productions Martin Leclerc