Airs de jeunesse pour ​U.S. Girls

Meg Remy troque le funk pour un son quasi-gospel, en tout cas assurément spirituel, parce que ce huitième album l’est, spirituel. Une exploration intérieure, une radiographie de l’âme de cette musicienne qui se sent vieillir.
Valérian Mazataud Le Devoir Meg Remy troque le funk pour un son quasi-gospel, en tout cas assurément spirituel, parce que ce huitième album l’est, spirituel. Une exploration intérieure, une radiographie de l’âme de cette musicienne qui se sent vieillir.

Deux ans après la parution de l’acclamé In a Poem Unlimited, Meg Remy (U.S. Girls) fait atterrir le spirituel Heavy Light, un huitième album « plus sombre, pour sûr », malgré ses impulsions disco-funk. Ces dernières années, « j’ai compris que le but de la vie n’est pas le bonheur, mais simplement d’être vécue et d’en souffrir un peu, de se battre, pour pouvoir ensuite se sentir bien », croit la musicienne torontoise rencontrée quelques heures avant le petit concert de rodage qu’elle présentait à Montréal le mois dernier.

Dans la loge au sous-sol du Ministère, Meg Remy réfléchit à voix haute sur des questions existentielles : « On se posait la question en arrivant ici : “Comment ont démarré les cinémas pornos ?” Aussi : “Aurait-on le droit d’en ouvrir un nouveau aujourd’hui ?” “Est-ce que les gens prendraient l’habitude de le fréquenter ?” Quand tu y penses, c’est tellement étrange de se dire qu’il est défendu de se masturber en public, or c’est pourtant ce à quoi ils servent, non ? »

 

La question est apparue dans la camionnette menant Meg et son orchestre de Toronto à Montréal. Ils se rappelaient l’épique concert donné en septembre 2018 au Cinéma L’Amour, boulevard Saint-Laurent, à l’affiche de Pop Montréal. « Un concert mémorable avec tous les amis sur scène », dont la chère Basia Bulat, qui a collaboré à la création deHeavy Light. L’autrice-compositrice-interprète se souvient également du concert offert l’été suivant au Festival d’été de Québec : « Les gens étaient freaked out ! rigole-t-elle encore. Visiblement, ils étaient tous là pour entendre The Heart of the Pirate… On pouvait lire l’expression sur leurs visages : “Mais qui c’est, cette femme qui ne porte pas de soutien-gorge ?” »

« Il y avait une énergie masculine sur scène, même venant de moi, enchaîne Meg. [La tournée In a Poem Unlimited] était extravagante, rock, funk, dans ta face, une grosse dose d’adrénaline pour faire danser les gens. Très différent du nouveau concert, qui se situe entre un récital et une pièce de théâtre. Plus de chant que de musicianship. Théâtral dans la dynamique, émotionnel, très cru. C’est moi mise à nu, avec peu de mouvements sur scène. »

À l’image de Heavy Light, la fête n’y est plus vraiment avec U.S. Girls. Ils étaient huit musiciens sur la scène du Ministère, l’énergie était contenue. Les orchestrations dépouillées, l’accent mis sur les chœurs. Meg Remy troque le funk pour un son quasi-gospel, en tout cas assurément spirituel, parce que ce huitième album l’est, spirituel.

Une exploration intérieure, une radiographie de l’âme de cette musicienne qui se sent vieillir : « J’ai lu tellement plus de livres aujourd’hui et pleuré tellement plus souvent… De plus, je n’avais jamais vécu aussi longtemps avec la même personne et au même endroit de toute ma vie. C’est tout ça qui a changé et, conséquemment, la manière dont j’ai choisi d’en parler [en musique]. J’avais envie de toucher les gens juste en chantant. Juste en étant là, présente, à respirer, à regarder le public, au lieu de danser comme une folle. Je vois ça comme un défi : comment toucher les gens, simplement, avec ma voix. »

Deux semaines à l’hôtel

Meg Remy a beaucoup appris de la dernière tournée « en jouant avec les autres. Je crois que pendant longtemps, j’ai été une artiste qui travaillait dans le domaine de la musique. Je suis aujourd’hui devenue une musicienne », qui prend même des cours de guitare. « J’ai déjà commencé à travailler sur le prochain disque », confie-t-elle. Un prochain album simplement guitare-voix, qu’elle finira d’écrire sur la route, histoire de briser la monotonie de la tournée.

Or, c’est en collégialité qu’elle a choisi d’enregistrer Heavy Light, au studio Hotel2Tango de Montréal, tel que le lui a suggéré Basia Bulat. « Tout a été enregistré live, le groupe qui joue en même temps avec les chœurs, à peu près pas de réenregistrement — je me suis préparée pendant des mois à cette session de studio avec ma professeure de chant. J’ai décidé d’enregistrer ainsi parce que la création de l’album précédent avait été très méticuleuse, avec plein de petites retouches. Plus jamais ça, je me disais. On enregistre live, ça va être facile ! Finalement, c’est le mix qui a été très compliqué… »

Heavy Light s’articule autour de deux axes, la voix et le rythme. Il n’y a parfois que ça dans ces nouvelles chansons, comme sur sa saisissante relecture de Red Ford Radio, une de ses premières chansons reconnues, à la fin de l’album : un cœur battant, une âme un peu perdue. « Un album concept ? Je pense que j’ai toujours travaillé de manière conceptuelle, estime la musicienne, boulimique de littérature. C’est comme ça que mon cerveau fonctionne. J’aime faire des plans et les exécuter, j’aime faire de la recherche » autour d’un thème ; ici, l’enfant en nous, pourrions-nous résumer grossièrement.

« Ce n’est pas un album concept dans le sens d’un disque sur l’enfance, nuance-t-elle. Le thème le plus important, c’est la sagesse (hindsight) : si tu te regardes dans le passé, aurais-tu fait les choses différemment, pris de meilleures décisions ? Non : tu aurais refait les mêmes choix. Tu peux juste faire les choix que t’es capable de faire au moment où tu les prends — et c’est nécessaire de comprendre ça pour se comprendre, pour comprendre les autres et le système dans lequel on évolue. »

D’où la symbolique de la pochette montrant Meg assiste par terre, collée à une jeune fille qui semble presque la mettre à l’abri. « Ça illustre l’enfant en toi qui ne te quitte jamais, explique-t-elle. Chaque fois que tu regardes quelqu’un, tu deales avec un gros enfant aussi. Et souvent, les conflits personnels mettent en scène deux gros enfants qui se battent — mon mari et moi en faisons souvent l’expérience. »

« Sur la pochette, on remarque l’enfant placée devant moi. On dirait qu’elle sait quelque chose de moi que j’ai enfoui, oublié. Ils ont ça en eux, les enfants. Ils savent des choses. »

Heavy Light

U.S. Girl, 4AD ; une tournée sera annoncée sous peu