Musique, carrière et développement durable

Le pianiste français Bertrand Chamayou dans cet ancien music-hall en transformation, où se sont produits la plupart des grands artistes parisiens au XIXe siècle,  et qui devait devenir le théâtre  La Scala en 2018
Joël Saget Agence France-Presse Le pianiste français Bertrand Chamayou dans cet ancien music-hall en transformation, où se sont produits la plupart des grands artistes parisiens au XIXe siècle, et qui devait devenir le théâtre La Scala en 2018

Le pianiste français Bertrand Chamayou, qui jouera Beethoven, Schumann, Ravel et Saint-Saëns dimanche pour son premier récital à Montréal, se pose des questions sur la carrière que l’on entend plutôt rarement dans la bouche d’un artiste.

« Je relève une absurdité aujourd’hui alors que l’on parle de développement durable : nous sommes une des industries les plus polluantes avec nos aberrations géographiques constantes de voyages à répétition. » C’est par cette considération que Bertrand Chamayou, pianiste français de 38 ans, qui fut le soliste du premier concert de François-Xavier Roth à Montréal, répond à l’une des questions du Devoir sur l’organisation de ses saisons et la répartition de ses projets entre concertos, récitals et musique de chambre.

« C’est une vraie préoccupation pour moi. Je cherche à maîtriser totalement les choses depuis plusieurs années. Est-ce que j’y arrive ? Non, hélas. » La question de l’empreinte écologique de l’industrie de la musique taraude Bertrand Chamayou au point de le faire rêver « à ces grandes tournées d’autrefois, où l’on partait en bateau ».

« On en est très loin. Je tiens à garder une grande diversité dans mes projets entre musique de chambre, concertos, récitals et créations contemporaines, mais je n’ai pas envie de saupoudrer en passant de l’un à l’autre en permanence. J’espère parvenir un jour à un équilibre. J’en suis loin et me pose de sérieuses questions », conclut-il. Bertrand Chamayou note d’ailleurs qu’il en va de même lorsqu’on considère le répertoire : « L’équilibre, cela voudrait dire pouvoir me concentrer sur un projet. En ce moment, il m’arrive de créer une pièce sur laquelle je me suis concentré pendant des semaines et le surlendemain jouer un récital, puis quatre jours après un concerto de Mozart, la semaine suivante un concerto de Ravel et reprendre l’œuvre dans laquelle j’étais si investi uniquement huit ou neuf mois plus tard. Ça, c’est aberrant : il faudrait mieux répartir les choses. »

Alors, à qui la faute ? À ce sujet, Bertrand Chamayou suggère une prise de conscience collective et constate : « Il faut travailler à la question de manière générale dans l’industrie. Mon agence, mon manager travaillent très bien, au sens classique du terme. J’ai des engagements de très grande qualité. Ainsi, avant Montréal, je vais faire mes débuts à Chicago avec Herbert Blomstedt dans Mozart. Mais la distribution est un peu aberrante. C’est le lot de beaucoup de carrières aujourd’hui, et je pense qu’il faut se pencher sur la question. »

Le pianiste reconnaît que c’est une préoccupation qu’il n’avait pas au début de sa carrière, lorsqu’il cherchait à se faire connaître. Ayant atteint « une certaine notoriété » et en regard des propositions, il peut désormais se permettre de réfléchir pour rationaliser les choses. Il note par ailleurs que d'« avoir la tête sans cesse en mouvement influe aussi sur la qualité des concerts. À un moment, on perd la concentration et la fraîcheur physique. »

Redécouvrir Saint-Saëns

À Montréal, Bertrand Chamayou commencera son récital avec la Fantaisie op. 77 de Beethoven, « une sorte d’improvisation écrite » avant de jouer le Carnaval de Schumann. La seconde partie associera Ravel et Saint-Saëns. « J’ai enregistré l’intégrale Ravel et j’ai même joué l’intégrale en concert en une soirée. L’association Ravel et Saint-Saëns va de soi, car le second était un des grands modèles du premier. Les Miroirs, à part Alborada del gracioso, est le Ravel le plus impressionniste, le plus miroitant, justement. Et dans Saint-Saëns, qui est un peu à l’opposé de cela, il y a des surprises, notamment une étude intitulée Les cloches de Las Palmas, un Saint-Saëns finalement assez proche de Ravel. »

Le tri dans la production pianistique de Saint-Saëns, Bertrand Chamayou a pu le faire grâce à une passion qui nous rappelle celle de Lucas Debargue face à Scarlatti : « Depuis mon plus jeune âge, mon activité fétiche était le déchiffrage, c’est-à-dire découvrir le maximum de pages en déchiffrant. Oui, il faut faire le tri. C’est difficile : Saint-Saëns était un grand pianiste, mais dans son œuvre pour piano il n’a pas eu l’ambition d’écrire de grandes sonates. Il y a beaucoup de pièces courtes, parfois des bluettes insignifiantes. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a des chefs-d’œuvre impérissables, mais sur une production de 6, 7 ou 8 heures, il y a entre 45 minutes et une heure de musique qui peuvent être sauvées. Elles procurent un réel plaisir et amènent une fraîcheur bienvenue, avec quelques pièces étonnantes et inspirées. »

Bertrand Chamayou en a enregistré quelques-unes en complément de son disque des 2e et 5e concertos paru chez Erato. « Parmi celles que je jouerai à Montréal, Les cloches de Las Palmas sont étonnamment raveliano-debussystes. On ne connaît pas du tout ce Saint-Saëns brumeux et émouvant. Les autres pièces sont salonardes, mais très bien faites. La 3e mazurka est très fauréenne » note-t-il.

Créer est une envie forte depuis mon plus jeune âge. Quand j’étais enfant, je voulais être compositeur. Le piano était un outil de déchiffrage et de création. C’est ensuite que j’ai été attrapé par le virus pianistique.

Voir Bertrand Chamayou évoquer son disque des Concertos n° 2 et 5 de Saint-Saëns fait surgir immanquablement la problématique du pianiste face au son du piano et au son enregistré, puisque ce disque fait face à deux CD majeurs parus à peu près au même moment : les versions d’Alexandre Kantorow (Bis) et Louis Lortie (Chandos) tous deux favorisés par leur qualité sonore. De quel son enregistré au sein de sa discographie Bertrand Chamayou se sent-il proche ?

« Je n’ai honte de rien, mais je ne peux pas parler d’un disque idéal à 100 %. Je ne sais pas si cela arrivera un jour. Il y en a que je préfère à d’autres. Les années de pèlerinage de Liszt est l’un de mes disques fétiches, de toute évidence. » S’agissant des concertos de Saint-Saëns, Chamayou n’élude pas la question : « Nous avons travaillé à Radio France avec les techniciens de la radio. C’est une grande maison avec des contraintes de temps. Je comprends votre sentiment. Le résultat est plus neutre. C’est une question que je me suis, moi aussi, posée. Pour mes prochains projets, je vais travailler avec une nouvelle équipe technique plus proche de moi dans une vraie recherche du son. »

L’autre défi de Bertrand Chamayou sera celui de la création qui va prendre une part croissante de son activité. « Créer est une envie forte depuis mon plus jeune âge. Quand j’étais enfant, je voulais être compositeur. Le piano était un outil de déchiffrage et de création. C’est ensuite que j’ai été attrapé par le virus pianistique. C’était un peu moins fort quand j’étais aspiré dans la carrière, mais maintenant c’est une envie viscérale. Ce n’est pas un calcul carriériste. Je n’ai pas envie de faire de la création pour faire le malin ; j’ai besoin de ça. »

Chamayou, qui a créé un concerto de Michael Jarrell à la Philharmonie de Paris, passe désormais à la vitesse supérieure en sollicitant des compositeurs. « J’ai beaucoup de projets en cours. On ne peut encore en parler, il y a encore beaucoup de choses au niveau de promesses verbales. » Un rêve ? « Une œuvre de George Benjamin ». « Peut-être des rêves que l’on peut réaliser », se prend-il… à rêver !

En concert

Christian Blackshaw. Le précieux pianiste anglais Christian Blackshaw achève son intégrale des sonates de Mozart à la salle Bourgie avec deux concerts, mercredi et jeudi. Le premier soir il interprétera les Sonates K. 284, 332, 545, 457 pour finir sur la Fantaisie en ut K. 475. L’ultime concert sera consacré aux sonates
K. 309, 331, 533 / 494 et 576. C’est un événement. À la salle Bourgie, mercredi 11 et jeudi 12 mars à 19 h 30.

Philippe Cassard et ses amis. Dans le cadre de la programmation Beethoven 2020 de la salle Bourgie, deux trios, celui de Philippe Cassard, Anne Gastinel et David Grimal et celui d’Axel Strauss, Douglas McNabney et Matt Haimovitz s’allient pour trois concerts de musique de chambre connue et plus rare de Beethoven. À la salle Bourgie, vendredi 13 à 18 h 30, samedi 14 à 20 h et dimanche 15 à 14 h 30.

Bertrand Chamayou

Beethoven, Schumann, Ravel, Saint-Saëns. Salle Pierre-Mercure, dimanche 8 mars à 15 h 30