Gergiev, Bruckner et le Jugement dernier

La «Neuvième» de Bruckner dirigée par Valery Gergiev à l’OSM cette semaine est déconcertante.
Photo: Alberto Venzago La «Neuvième» de Bruckner dirigée par Valery Gergiev à l’OSM cette semaine est déconcertante.

Assurément, la Neuvième de Bruckner dirigée par Valery Gergiev à l’OSM cette semaine est déconcertante. Pour comprendre ce qui s’est passé sur la scène de la Maison symphonique de Montréal mercredi soir, avoir lu Le Devoir samedi dernier s’avérait fort utile, à tel point qu’a posteriori notre présentation avait l’air arrangée avec le gars des vues.

Mais, promis juré, nous ne connaissions rien des partis pris de Valery Gergiev dans cette oeuvre en écrivant que la 9e Symphonie de Bruckner pouvait prendre une tournure radicalement différente si l’on prenait en considération les esquisses du Finale inachevé dans l’interprétation des trois mouvements existants.

La grille de lecture

Ne pas oublier que Bruckner destinait un Finale à cette symphonie et chercher à connaître ce Finale amène à enlever beaucoup de mystique contemplative, à gommer toute sérénité pour mettre en place un théâtre sonore cultivant les tensions harmoniques et toutes sortes de frictions musicalement très osées. Loin de toute espérance cette musique souligne au contraire la peur de la mort et les affres du Jugement dernier.

Valery Gergiev a mis en place très exactement cette grille de lecture, avec une intransigeance presque réfrigérante notamment à la fin, dans le frémissement « piano étiré » (indication de Bruckner) presque hésitant des violons des ultimes instants. Le fantasme de la vision du paradis a voulu (et c’est, certes, fort beau) que l’on idéalise ces instants. Mais ces instants ne sont justement pas la fin de la symphonie dans l’esprit du compositeur.

La question philosophique et musicale reste cependant entière : à partir du moment où l’on joue l’oeuvre en trois mouvements, devient-elle une nouvelle, autre, composition ? Cette fin qui n’en était pas une, devient une finalité. Par là même, cette nouvelle entité pourrait être légitimée d’acquérir une signification propre.

Ces deux visions totalement opposées légitiment des versions rationnelles telles que celle de Gergiev et mystiques telles que Wand, Giulini ou Bernstein.

En pratique, le chef russe a passé le 1er mouvement à relancer sans cesse le discours, il a campé un Scherzo costaud avec un trio très vif et n’a pas donné au Finale le même élan que dans le 1er volet, mais l’a nourri d’un son très dense des cordes et y a déployé un festival de chocs harmoniques.

Pas tout à fait assimilé

Dans tout cela, Gergiev a adopté la disposition habituelle de l’orchestre même si des recherches en la matière auraient été sans doute fructueuses (contrebasses à gauche ?). Dans l’exécution, les cordes et bois étaient ardents, les cuivres nourris, mais il manquait clairement une ou deux répétitions ne serait-ce que pour assimiler précisément toutes les relances rythmiques du 1er volet et pour atteindre une exécution plus propre (entre la trompette à la fin du trio et tout le monde marchant sur des oeufs à la reprise du Scherzo, on devinait qu’on frisait parfois la répétition générale). Restait donc, surtout, l’intérêt de l’approche et le coeur mis à la défendre.

En première partie, Kristof Barati a joué le fameux concerto de Mendelssohn sans chichi, avec un son roboratif jamais mielleux, mais beaucoup de finesse. Son petit accroc du début ne compte pas, car c’était un Mendelssohn juste et sensé contrairement à bien d’autres prestations d’essence décorative voire tirées par les cheveux (Anne-Sophie Mutter) vues ici ces dernières années.

La Symphonie n° 9 de Bruckner selon Valery Gergiev

Mendelssohn : Concerto pour violon n° 2. Bruckner : Symphonie n° 9. Kristof Barati (violon), Orchestre symphonique de Montréal, Valery Gergiev. Maison symphonique, mercredi 4 mars 2020. Reprise ce soir.