Destroyer et les mystères de la création

Dan Bejar, alias Destroyer, prend un malin plaisir à confondre ses auditeurs.
Photo: Megan Hill-Carroll Dan Bejar, alias Destroyer, prend un malin plaisir à confondre ses auditeurs.

« Derrière chaque chanson de Destroyer, il y a une menace », pense, Dan Bejar, joint chez lui à Vancouver deux semaines avant le concert que son orchestre et lui donneront au Théâtre Fairmount le 5 mars prochain, dans la foulée de la parution du nouvel album Have We Met. « Même si c’est une chanson romantique, en arrière, il a une force oppressante. J’ai écrit une chanson sur le nouvel album intitulée University Hill, elle est explicitement à propos des camps de la mort [«death camps »] bien que ce soit une chanson d’amour. »

Même nappé d’un peu plus de synthés que d’habitude, Have We Met reste du Destroyer pur jus, du grand Destroyer, même, habité par la voix vagabonde de Bejar : « J’aimais l’idée de chanter sur des rythmiques constantes, simplement suivre une cadence et faire en sorte que ma voix se perde, se répande sur ces musiques », commente le vétéran de la scène indie canadienne à propos de l’angle sonore électro-new wave de ce douzième album solo.

« À chaque nouvel album, c’est toujours la même chose : je commence par enregistrer ma voix » tout seul, dans l’intimité de sa cuisine, avec une piste de référence dans les oreilles, une simple rythmique, quelques accords de claviers. « C’est à partir de ces pistes de voix que la musique prend forme, que les orchestrations sont ajoutées — généralement, je ne les chante qu’une ou deux fois, et c’est tout. On reconnaît alors la pointe d’hésitation dans mes interprétations qui n’existerait plus si je les réenregistrais à nouveau. »

« Avant de commencer à enregistrer, j’ai généralement déjà tous les textes d’écrits. Les paroles me viennent très rapidement ; c’est après que je me casse la tête, que vient le vrai travail, le labeur. C’est lorsque j’attaque la musique, l’univers sonore, que la confusion s’installe en moi. Ce n’est jamais facile — en fait, ça semble être de plus en plus difficile à chaque album. »

Bejar, qui considère Destroyer sur disque et Destroyer sur scène avec un orchestre comme deux identités complètement différentes, s’appuie alors sur son complice du dernier quart de siècle, le compositeur et réalisateur John Collins (The New Pornographers), « et ça me met dans une position très confortable. Lui, il aime inventer des univers sonores derrière son ordinateur. Il aime les jouets pour enfants, ou des petites applications pour les iPad, ça le fascine. Il peut créer avec n’importe quel outil. Il aime le monde numérique, et je savais dès le début que ça allait être un disque comme ça. »

Voilà pour la musique, mais comme c’est généralement le cas chez Bejar, c’est au niveau des textes que la magie opère. « Mon écriture est instinctive, je ne sais pas d’où tout ça vient, assure-t-il. Je ne m’assois jamais sciemment pour écrire ; ça arrive comme ça, préférablement lorsque je suis quelque part où je peux enregistrer. »

Ça donne des trucs souvent obscurs, pour ne pas dire absurdes. Ces quelques lignes de la chanson Kinda Dark, par exemple : « Calling all cars / The palace has a moss problem / It glows in the dawn, the light / Goes wherever you go, sewn into your hem / It’s me versus them ». Là aussi, il passe aux aveux : « Ce deuxième couplet fait un peu Twilight Zone, non ? Je n’ai jamais écrit une chanson comme celle-là. Même moi, j’en étais confus ; toutefois, la manière dont elle est sortie, le son de cette chanson, c’est ce qui a mis tout l’album sur les rails, qui a pointé dans la direction où je devais me rendre avec ce disque. »

Plaisante confusion

Si Dan Bejar se surprend parfois lui-même des mots qui lui viennent en tête, « je comprends parfaitement le sens de tout ce que je chante », assure-t-il. « J’écris à propos de ce que je connais, et de toute façon, je ne pourrais chanter quoique ce soit qui ne provoque pas en moi une réponse émotive. À quoi bon chanter sinon ? »

Soit, mais encore : que se passe-t-il dans la chanson The Television Music Supervisor ? Qu’a-t-il dit de si terrible ? Et qui sont ces deux frères romanciers décrits comme « Shithead number one and Shithead number two » ? D’où ça vient, ça ? Au secours, Dan !

Ça s’entend dans le rire refoulé qu’il émet au bout du fil, Bejar prend un malin plaisir à confondre l’auditeur « Je pense que j’étais en train de marcher dans la rue quand cette chanson m’est venue d’un coup, le texte et la mélodie », dit-il en chantonnant ensuite : « The Television Music Supervisor said / “I can’t believe what I’ve done” ». Et je me suis arrêté de marcher en me demandant d’où ça pouvait bien venir. Je l’ai enregistrée sur-le-champ dans mon téléphone, puis je ne cessais d’y revenir. Parce que la mélodie est simple mais le texte très spécifique, je savais que je voulais que la musique sonne comme un rêve. Comme si on est plongé dans un état profond. Je sais pas, j’imagine ça comme les dernières pensées d’un type très puissant, couché sur son lit de mort. Une sorte de Citizen Kane pris de regrets à cause de ce qu’il a fait dans sa vie, des horreurs qu’il a commises. Ensuite, la « twist » bizarre de cette chanson, c’est plutôt qu’un personnage puissant à la William Randolph Hearst, c’est seulement un superviseur musical… »

Quant aux frères romanciers, Dan Bejar n’a aucune explication raisonnable pour leur rôle dans cette chanson.

Destroyer

Au Théâtre Fairmount, le 5 mars