Pan M 360, ou le bonheur des niches

Alain Brunet sous l’un des dômes à la Société des arts technologiques de Montréal, avec des effets lumineux projetés à l’intérieur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Alain Brunet sous l’un des dômes à la Société des arts technologiques de Montréal, avec des effets lumineux projetés à l’intérieur.

Afin de sortir les mélomanes de « l’archipel de certitudes » que proposent les algorithmes des plateformes numériques et d’offrir du journalisme musical éloigné de ce qui peuple les palmarès, le critique Alain Brunet a décidé de lancer un nouveau site, Pan M 360. Un média qui fait le pari de l’information musicale payante.

Ancien journaliste à La Presse — où il a passé 35 ans — et collaborateur régulier de Radio-Canada, Alain Brunet revêt aujourd’hui un nouvel habit, celui d’entrepreneur. Depuis plusieurs mois, il travaille sur la plateforme Pan M 360, une entreprise d’économie sociale déjà active mais qui prendra bientôt sa vitesse de croisière, notamment lors de la publication dès le 2 mars de ses premières critiques de disque.

Pan M 360 est en quelque sorte la conséquence de l’essai La misère des niches, que Brunet a fait paraître en 2018 chez XYZ, où il expliquait notamment que « la culture est une immense bête en mutation, dont la queue a pris une ampleur disproportionnée par rapport à la tête et au tronc », qui seraient des productions de masse.

Son nouveau média fera justement son bonheur avec les niches musicales, très nombreuses mais très mal desservies par des médias traditionnels qui doivent se serrer la ceinture, estime-t-il.

« Ce n’est pas rentable pour de grosses organisations, ça rejoint des publics trop restreints. Mais pour nous, un public restreint ce n’est pas du tout la même notion que pour La Presse, Radio-Canada, ou Le Journal de Montréal. Et moi je pense qu’on a affaire à un marché considérable. »

Brunet, 62 ans, fonde beaucoup d’espoir sur son forfait à petit prix. Il en coûtera 3,60 $ par mois pour accéder au contenu du site prônant « l’éclectisme extrême », d’où le 360 du nom. L’accès payant sera activé le 9 mars, mais permettra cinq contenus gratuits par mois.

Le site propose un calendrier à deux vitesses — un volet gratuit côtoie la version payante et commentée —, des critiques de disques et aussi, dans quelques semaines, des entrevues. Le critique qui visite encore abondamment les salles de spectacle vise les niches, mais une large palette d’entre elles. Pan M 360, dont les contenus seront disponibles à la fois en français et en anglais, ne sera pas Pitchfork, ou Resident Advisor, ni Le Devoir.

« Le 360 degrés qu’on propose est unique au monde, lance Brunet, loquace. Ç’a l’air prétentieux de dire ça, mais on s’intéresse à la musique classique, à la musique indienne, on s’intéresse aux musiques chinoises, thaïlandaises, , africaines, antillaises, moyen-orientales… On ratisse large. On adore aussi les musiques dites sérieuses, contemporaines, les musiques complexes, et aussi les musiques de souches populaires de grande qualité. Et on n’offre pas un point de vue occidentalo-centriste, on ne s’intéresse pas strictement à la musique blanche nord-américaine. »

20 000 abonnés

Pan M 360, installé à la Société des arts technologiques, compte en ce moment six employés dont Brunet, qui ne se paie pas encore. Emploi-Québec a donné un coup de pouce, et la plateforme a quelques contrats publicitaires et « une bonne marge de crédit à la Caisse de la Culture ». Le principal pilier restera toutefois les abonnements, précise Brunet.

À ce sujet, il estime qu’au moins 100 000 personnes pourraient adhérer à terme aux valeurs de Pan M 360. Il inclut dans le lot les purs mélomanes — « dont plusieurs qui visitaient mon ancien blogue à La Presse » —, mais aussi les membres de l’industrie musicale et tous ceux qui étudient ou enseignent la musique, par exemple. « Il y a plus de gens que jamais qui écoutent de la bonne musique, qui sont éduqués et qui s’intéressent aux choses plus raffinées, plus complexes. »

Mais de manière plus réaliste, Alain Brunet croit que la plateforme pourrait intéresser entre 10 000 et 20 000 abonnés d’ici deux ans. « Ce qui est le fun c’est que ça ne prend pas grand-chose pour qu’on atteigne le seuil de rentabilité. Avec le budget d’un gros gros dépanneur, on va pouvoir bien vivre. Et faire vivre une dizaine de personnes à temps complet et une cohorte de pigistes, et les payer décemment. »

On n’offre pas un point de vue occidentalo-centriste, on ne s’intéresse pas strictement à la musique blanche nord-américaine

Pour l’instant, « on fonctionne comme des gauchistes nouveau genre », rigole Brunet. Ceux qui sont moins bien nantis reçoivent plus, les autres attendront un peu. « Notre but, c’est de faire quand même de l’argent, on veut être rentable, on n’est pas dans le misérabilisme communautaire, on ne veut pas se marginaliser, on veut être gros, avoir des parts de marché », tranche-t-il.

L’expertise en valeur

Environ 35 pigistes collaboreront avec Alain Brunet au contenu rédactionnel de Pan M 360, que celui-ci veut abondant, rigoureux et indépendant. Certains des journalistes ont déjà beaucoup de métier comme reporter musical, comme Patrick Baillargeon, Rupert Bottenberg, Christine Fortier, Jean-François Cyr, Ralph Boncy et Réjean Beaucage. « Pour moi et pour eux, c’est un enjeu de relancer cette profession-là, c’est extrêmement important, note Brunet. On voit qu’il y a eu un rejet populiste de l’expertise, qui a fait des dommages jusque dans les médias traditionnels, c’est clair. »

Ce que ne veut toutefois pas Alain Brunet, c’est un travail journalistique qui mise sur « le développement des personnalités », avec des critiques qui sont des « noms ». « Moi-même je fais partie de ces snobs-là. Mais je ne suis pas un modèle d’avenir, s’amuse le vétéran qui se décrit comme un vieux meuble. Le modèle d’avenir que je veux c’est plus sur l’humilité et l’expertise réelle. Et la bienveillance. Ça ne veut pas dire que t’es pas sévère, mais les coups d’éclat, la condescendance, le ton dur, le ton méprisant, c’est terminé. On réprouve ça. »

À la niche, les molosses.