La réincarnation d’Art Pepper

Art Pepper en spectacle à la fin des années 1940
Photo: William P. Gottlieb Art Pepper en spectacle à la fin des années 1940

Elle a tenu parole, Laurie. La veuve d’Art Pepper et fondatrice de la maison de disques Widow’s Taste, littéralement le « goût de la veuve », s’était engagée par écrit à remettre en marché des enregistrements de cet immense altiste que fut Pepper. C’est chose faite. Elle vient de publier un coffret de cinq albums intitulé justement Promise Kept.

En quelques mots et plus, Laurie Pepper a négocié les droits sur tous les albums que Pepper avait réalisés pour l’étiquette Artists House, une filiale d’A&M. Il faut rappeler qu’à la suite de la fermeture du premier par le second dans les années 1980, les enregistrements évoqués n’étaient plus distribués. C’est à se demander s’il ne faudrait pas inscrire le devoir de mémoire dans les contrats. Mais passons…

 

Le coffret proposé comprend cinq disques regroupant toutes les sessions gravées entre 1979 et 1982, année du décès de l’artiste. L’architecture musicale est identique d’un bout à l’autre, soit en quartet. D’un côté, la rythmique new-yorkaise rassemblant Hank Jones au piano, Ron Carter à la contrebasse et Al Foster à la batterie. De l’autre, celle de Los Angeles, soit George Cables au piano, Charlie Haden à la contrebasse et Billy Higgins à la batterie.

De cette période, deux traits de sa personnalité, deux faits doivent être soulignés : l’ambition et la frénésie. On ne répétera jamais assez que de la fin des années 1950 à la moitié des années 1970, Pepper a passé le plus clair de son temps dans la prison de San Quentin et dans les hôpitaux psychiatriques. Il n’a donc pas enregistré ni joué sur scène.

À sa sortie, il n’a qu’une envie : prouver au monde en général, et à ses pairs, en particulier — le livret qui accompagne ce coffret est éclairant à cet égard —, qu’il n’était pas un autre de ces « p’tits Blancs » qui avaient accouché du jazz West Coast. On le sait fort peu, mais il n’a jamais aimé être considéré, avec Chet Baker, comme une des figures emblématiques de ce style.

Cela précisé, ce que Pepper joue en compagnie des messieurs est un mélange de compositions originales — toutes autobiographiques — et de standards. Certaines pièces, c’est à noter, sont jouées en solitaire, dont le célèbre Body and Soul. Pour faire court, ce coffret est à ranger dans la rubrique du très grand art.

Art Pepper reste en effet un saxophoniste alto beaucoup plus passionnant qu’un Lee Konitz, plus enclin à la prise de risques, ou qu’un Phil Woods, plus intense qu’une cohorte de ses confrères. À quelque chose près, il demeure l’égal d’un Johnny Hodges ou d’un Charlie Parker. Bref, un géant.

Jimmy Heath

Il y a plusieurs jours de cela, Jimmy Heath, saxophoniste, chef de bande, arrangeur et surtout grand compositeur, est mort. Il avait 93 ans. Il était le cadet d’une des grandes familles du jazz, avec Percy, contrebassiste du Modern Jazz Quartet pendant une cinquantaine d’années, et Albert, batteur émérite.

Après un passage au sein des formations de Dizzy Gillespie et de son grand ami Miles Davis à la fin des années 1940, Jimmy Heath est devenu une figure centrale de la scène jazz de New York, mais aussi de l’industrie musicale. On sait trop peu qu’il a écrit plusieurs arrangements pour Ray Charles et d’autres chanteurs populaires des années 1950 et 1960.

On sait également peu qu’il a écrit des morceaux qui sont devenus des classiques comme Gingerbread Boy ou For Minors Only. À telle enseigne qu’Art Pepper et Chet Baker enregistreront un disque fait uniquement de ses compositions : Picture of Heath. Quoi d’autre ? Au milieu des années 1970, il a fondé avec ses frères un des meilleurs quintets de l’histoire : The Heath Brothers, à qui nous devons un sommet d’humour : The Watergate Blues. Amen.