La «9e Symphonie» de Bruckner est-elle celle qu’on croit?

Valery Gergiev
Alberto Venzago Valery Gergiev

La semaine à venir à l’Orchestre symphonique de Montréal nous vaut une affiche surprenante : Valery Gergiev vient diriger la 9e Symphonie d’Anton Bruckner. Cette partition ouvre-t-elle les portes du ciel ou laisse-t-elle entrevoir des abîmes insoupçonnés ?

A priori, la cause semble entendue : la 9e Symphonie d’Anton Bruckner (1824-1896), sa dernière, inachevée, est un viatique pour le ciel. Nourriture spirituelle attestée par le compositeur : « J’ai dédié mes précédentes symphonies à tel ou tel noble protecteur des arts. La dernière, ma neuvième, ne doit être consacrée qu’à Dieu, s’il veut bien l’accepter. »

Même le destin semble avoir scellé la cause. Bruckner se met à composer sa symphonie dès 1887, mais il perd quatre années cruciales à réviser sa Symphonie n° 8, mais aussi la Troisième et même la Première, de sorte qu’il ne peut vraiment se consacrer à ses dernières paroles symphoniques qu’en 1891. Le 30 novembre 1894, le 3e mouvement, adagio, est achevé. Le matin même de sa mort, le 11 octobre 1896, Bruckner travaille encore au finale, un important projet dont il laissera de nombreuses esquisses.

Nous connaissons la 9e Symphonie en trois mouvements qui s’achève en un adagio comme une montée vers le ciel. La question posée n’en reste pas moins : puisque dans l’esprit de Bruckner, la Neuvième n’a jamais été conçue comme une symphonie inachevée se concluant par un adagio, la connaissance du finale et de ses ébauches peut-elle, ou doit-elle, teinter notre perception et interprétation de ces trois mouvements ?

La symphonie édulcorée

Anton Bruckner a été trahi tout au long de sa vie par des amis qui lui voulaient du bien. « Vouloir du bien » à Bruckner, c’était faire en sorte que sa musique soit jouée. Le compositeur n’a en effet connu le succès que très tardivement : en 1884, avec la 7e Symphonie, dirigée par Nikisch, à Leipzig, puis Hermann Levi à Munich (1885) et Hans Richter à Vienne (1886). En 1892, il sera finalement fêté à Vienne pour la monumentale 8e Symphonie.

Auparavant, en proie au doute, Bruckner a toujours été à l’écoute de gens bien intentionnés de Vienne, ses amis Schalk ou Löwe, des chefs d’orchestre, qui voulaient le convaincre d’édulcorer sa musique, d’en enlever toute aspérité pour la rendre acceptable au plus grand nombre. Après sa mort, la 9e Symphonie n’a pas échappé à ce triste destin. Lorsqu’elle fut créée en 1903, à Vienne, le chef Ferdinand Löwe l’avait tripatouillée pour en atténuer les audaces harmoniques et rythmiques. Cette édition de la partition a été utilisée et enregistrée par le fameux Hans Knappertsbusch, spécialiste de l’emploi des éditions défigurant la musique de Bruckner.

C’est le musicologue Alfred Orel qui a rétabli dans sa vérité cette « somme musicale » destinée aux « temps futurs », selon les mots du compositeur. La vraie Neuvième de Bruckner, du moins en trois mouvements, a été créée par Siegmund von Hausegger le 2 avril 1932 à Munich. Hausegger en a aussi réalisé le premier enregistrement, en 1938. La partition d’Orel, parue en 1934, rétablit non seulement l’orchestration du compositeur, mais reproduit des esquisses du finale.

La perception du finale de la 9e Symphonie qui a prévalu jusqu’au début du XXIe siècle est bien résumée par le réputé musicologue anglais Robert Layton, auteur d’un ouvrage intitulé Le guide de la symphonie : « Bruckner laissa de nombreuses esquisses, mais ses idées créatrices étaient encore trop vagues pour donner crédit à tous ceux qui s’essayaient à un finale hypothétique. Nous n’avons rien de comparable à l’esquisse que nous laissa Mahler de sa 10e Symphonie et à laquelle un érudit comme Deryck Cooke aurait pu donner une forme aboutie. »

Découvertes troublantes

Cette idée d’un finale plus ou moins inexistant est remise en cause, certes, depuis le milieu des années 1980 puisque Yoav Talmi avait enregistré 15 minutes de fragments chez Chandos avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo. Mais c’est dans les vingt dernières années que certains ont pris le sujet vraiment au sérieux, à commencer par Nikolaus Harnoncourt qui, en 2002, à Salzbourg, a donné un « concert lecture » publié par RCA mettant en contexte 526 mesures de cet ultime mouvement. Le chef autrichien prétend qu’il « a manqué deux mois de vie à Bruckner pour l’orchestrer et l’achever », car le finale avait été composé et devait être encore instrumenté. Vue la lenteur de Bruckner et le projet titanesque d’une coda englobant des thèmes de symphonies antérieures et des trois premiers mouvements de celle-ci, Harnoncourt nous semble un peu optimiste.

À la question « Pourquoi pendant 100 ans a-t-on pensé qu’il n’y avait rien ? » Harnoncourt répond cependant avec justesse, en substance : « Parce qu’on pensait que Bruckner, vieux et malade, était en deçà de son niveau, alors qu’il était au-delà de son temps et de ce que nous étions prêts à recevoir et admettre. »

En pratique, deux idées fortes sont à retenir. D’abord, il est faux d’avancer que nous n’avons rien de comparable à l’esquisse de la Dixième de Mahler. Ensuite, ce dont nous disposons ne dessine pas l’apothéose heureuse attendue et c’est peut-être la raison pour laquelle ces esquisses « décevantes » ont été tenues dans l’ombre.

Le finale de la 9e Symphonie de Bruckner, lorsque nous en découvrons la parcellaire teneur, met l’accent sur les tensions, les dissonances et une sorte d’effroi, qui font de Bruckner un visionnaire des sons de la stature de Berlioz dans son Requiem. Le discours, mené sans le moindre épanchement, certes parsemé de rais de lumière, est obsédé par la hantise du jugement dernier.

Il devient ainsi fort pertinent de s’interroger sur la manière de percevoir, aujourd’hui, la symphonie en trois mouvements que nous avons toujours connue. Si le finale renferme une virulence, des déchirures qu’on entend chez Mahler dans l’adagio de la Dixième, mais avec plus de désordre et de doutes, il devient alors difficile de percevoir les trois mouvements achevés comme une inéluctable montée vers le ciel.

S’ouvre donc aux chefs une nouvelle perspective interprétative à peine envisagée jusque dans les années 2000. Même si l’on ne présente pas les esquisses comme Harnoncourt ou qu’on n’enregistre pas une version reconstituée comme l’a fait Simon Rattle à Berlin, en prenant en compte ce vers quoi tendait Bruckner dans l’interprétation des trois volets que l’on joue habituellement, l’idée d’angoisse morbide devient très présente.

Il y a notamment chez Bruckner de fortes tensions harmoniques (dissonances) dans les cuivres. Un interprète comme Harnoncourt a bien montré que la plongée dans le travail des deux dernières années de Bruckner a teinté sa vision de toute la symphonie. Son point d’aboutissement de l’adagio n’est plus la lente montée vers le ciel qui le conclut, mais un pandémonium criard de plus de trois minutes juste avant, que l’extinction du mouvement apaise à peine.

Quelle sera la destinée de cette œuvre dans les prochaines décennies ? Plusieurs musicologues (Samale, Mazzuca, Philips, Cohrs, Carragan, Schaller, Letocart) se sont mis sur les rangs pour, comme Deryck Cooke dans le cas de Mahler, donner une forme finale exécutable aux dernières pensées de Bruckner. La 9e Symphonie restera-t-elle une œuvre en trois mouvements ? Très probablement. Sera-t-elle teintée par des visions moins rassérénées ? Aux interprètes de nous le dire.

Les concerts de la semaine

Howard Shore. Le compositeur de musique de films canadien a fait de nombreuses tentatives symphoniques « classiques », mais il reste associé à sa musique du Seigneur des anneaux. Un grand spectacle symphonique avec projection est donné sur le film Les deux tours par l’Orchestre et le choeur FILMharmonique et les Petits Chanteurs du Mont-Royal. À Wilfrid-Pelletier, samedi 29 février à 19 h 30 et dimanche 1er mars à 14 h.

Cors à I Musici. Louis-Philippe Marsolais et Louis-Pierre Bergeron seront les solistes dans la série des concerts diurnes d’I Musici, pour un programme très varié autour du cor avec des oeuvres virtuoses de Rameau, Beethoven, Macpherson et Ries. À la salle Bourgie, jeudi 5 mars, à 11 h et 18 h.

La «9e» au disque

En 3 mouvements: Günter Wand, Orchestre philharmonique de Berlin (RCA). Leonard Bernstein, Orchestre philharmonique de Vienne (DG). Bernard Haitink (1981), Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam (Philips / Decca).

Avec finale: concert lecture de Nikolaus Harnoncourt, Orchestre philharmonique de Vienne (RCA). Version complétée de concert : Simon Rattle, Orchestre philharmonique de Berlin (EMI / Warner)

La 9e Symphonie

Valery Gergiev dirige l’OSM. Mercredi 4 mars, 20 h et jeudi 5 mars, 20 h. En première partie, le 2e Concertode Mendelssohn avec Kristof Barati.