Mahler, lumière et méditation

L’élan des âmes marque ce «<em>Veni Creator Spiritus»</em>. Yannick Nézet-Séguin le rend très tangible dans les ultimes instants de ce premier volet.
Photo: Hans Van Der Woerd L’élan des âmes marque ce «Veni Creator Spiritus». Yannick Nézet-Séguin le rend très tangible dans les ultimes instants de ce premier volet.

Pour commémorer la première audition nord-américaine de la Symphonie « des Mille » de Mahler, le 2 mars 1916, à Philadelphie, par Leopold Stokowski — deux ans avant même que Vienne puisse l’entendre —, Yannick Nézet-Séguin avait organisé en mars 2016 des concerts de cette oeuvre monumentale. Les micros de Deutsche Grammophon étaient là. Le disque, enfin paru à la mi-janvier, vient juste de nous parvenir.

Yannick Nézet-Séguin a-t-il écouté le message de Leopold Stokowski ? Il est assez révérencieux et futé pour cela. Par ailleurs la bibliothèque des partitions de l’Orchestre de Philadelphie renferme sans doute quelques trésors. Ainsi, dans la Première Partie de la 8e Symphonie de Mahler, le Veni Creator Spiritus, il y a un passage très caractéristique et spirituellement capital, « Accende lumen sensibus, infunde amorem cordibus » (fais accéder nos esprits à la lumière et emplis nos coeurs d’amour), situé à la plage 6 du CD. Ce passage noté par Mahler « avec un soudain élan » est le point névralgique de l’interprétation de Yannick Nézet-Séguin, qui a l’air de vouloir y soulever des montagnes.

Un modèle

Lorsqu’on écoute le brillant et trop souvent oublié témoignage de concert (New York, 1950) de Leopold Stokowski, cet « Accende lumen sensibus » est un épisode de quasi-transe. Ce type d’interprétation s’est largement perdu. Malgré une relative forme d’animation, beaucoup de chefs, même les meilleurs dans cette symphonie (Chailly, Nagano) préservent une primeur à la monumentalité et la saturation de l’espace sonore (présence de l’orgue chez Kent Nagano, mais aussi chez Georg Solti). Yannick Nézet-Séguin retrouve le côté viscéral de Stokowski qu’une autre grande version, celle de Seiji Ozawa à Boston (Philips), avait également préservée.

L’élan des âmes marque ce Veni Creator Spiritus. Yannick Nézet-Séguin le rend très tangible dans les ultimes instants de ce premier volet, alors que des phrases chorales fusent comme des feux d’artifice derrière la note tenue de la soprano I. Ce ne sont pas là des détails : une foule agissante manifeste la primauté du message, alors que, dans les 30 dernières années, c’est essentiellement le côté monumental et marmoréen de l’oeuvre qui a été mis en avant. 

Dans la seconde partie, la scène finale du Faust de Goethe, les atouts de Yannick Nézet-Séguin sont exactement à l’opposé. Sa sculpture du mystère trouve une expression symbolique à la plage 21, le passage « extrêmement lent, adagissimo » qui prélude le choeur « Dir, der Unberührbaren » (À toi, l’Intouchable). La justesse des nuances, du tempo, du phrasé, des balances instrumentales et l’émotion vraie en sont les ingrédients précieux. Dans cette méditation frémissante, aussi, Yannick Nézet-Séguin est admirable et le sera jusqu’au terme de la symphonie, servi par un immense orchestre, de grands choeurs et des solistes excellents, avec un petit bémol pour le ténor Anthony Dean Griffey, qui n’est pas un grand Heldentenor, et de manière générale les trois solistes masculins, plus convaincants ailleurs (par exemple chez Rafael Kubelik).

Quatre nouveautés

Pendant des décennies la Symphonie des Mille était une denrée rare. Certaines intégrales ont failli ne jamais se conclure (Bernstein DG). D’autres ont avorté (Haitink-Berlin-Philips) en raison des coûts de production de cette oeuvre. Et voilà que quatre versions paraissent quasi simultanément. Outre Yannick Nézet-Séguin nous arrivent des disques de Valery Gergiev avec le Philharmonique de Munich (édité par l’orchestre), d’Adam Fischer à Dïsseldorf (AVI) et de Gabriel Feltz à Dortmund (Dreyer Gaido). Malgré une très belle musicalité et d’excellents choeurs d’enfants, Feltz ne peut se mesurer en luxe orchestral à la version de Yannick Nézet-Séguin. Adam Fischer, qui construit une excellente intégrale, mise, lui aussi, sur l’éloquence, mais sa seconde partie est peu émouvante son ténor encore moins bon. Valery Gergiev est superbe et impeccablement enregistré, mais sa vision architecturale plus qu’humaine n’apporte pas une expérience différente de celle des autres excellents architectes, plus engagés, tels que Seiji Ozawa ou Michael Gielen.

Dans le concert des nouveautés, c’est donc le disque de Yannick Nézet-Séguin qui apporte la proposition la plus intéressante dans une oeuvre qui reste d’un abord très intimidant.

Mahler : Symphonie no 8 « des Mille »

★★★★

Angela Meade, Erin Wall, Lisette Oropesa, Elizabeth Bishop, Mihoko Fujimura, Anthony Dean Griffey, Markus Werba, John Relyea, WestminsterSymphonic Choir, The Choral Arts Society of Washington, The American Boychoir, Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin, DG 483 7871