Lucas Debargue, pianiste chercheur

Dans l’interprétation des sonates, le pianiste n’a pas voulu saupoudrer son ego: «J’ai vraiment cherché une lecture claire».
Photo: Xiomara Bender Dans l’interprétation des sonates, le pianiste n’a pas voulu saupoudrer son ego: «J’ai vraiment cherché une lecture claire».

Le premier concert du pianiste Lucas Debargue à Montréal, en décembre 2017, avait suscité une légitime fascination, y compris de ses collègues pianistes présents dans la salle. « L’art de Lucas Debargue est une vraie philosophie sonore avant d’être un art pianistique », écrivions-nous alors.

Le Français, qui nous revient dimanche avec un programme Scarlatti, Ravel, Medtner et Liszt, tirera-t-il parti de cette première expérience à la Maison symphonique pour conceptualiser d’avance son univers sonore ? « L’anticipation est physiologique , nous dit Lucas Debargue, on ne peut pas tout anticiper avec la tête. Le travail dont vous parlez, je le ferai juste à la fin. Je reprendrai mes marques dans cette salle, c’est à ce moment-là que les souvenirs du précédent concert reviendront. »

La carrière de Lucas Debargue, révélé par le Concours Tchaïkovski 2015, ne se développe pas forcément dans les territoires qui ont le plus suivi le Concours à travers ses diffusions sur Internet. « Le concours a été très suivi en Asie, en Russie et aux États-Unis, résume-t-il au Devoir. La Russie reste une base de mon activité de concerts, mais les États-Unis et l’Asie mettent du temps à se mettre en place. Par contre, je joue beaucoup en Europe. Dans ces pays-là, il y a beaucoup de bouche-à-oreille. » Un bouche-à-oreille forcément favorable à cet artiste singulier.

Les pressions de certains promoteurs de sa tournée nord-américaine ont eu raison d’une première partie de récital entièrement consacrée à Scarlatti. « Je rejouerai Gaspard de la nuit. Il faut que tout le monde soit heureux, et l’ajout de Gaspard de la nuit ne vient pas défigurer le programme. » Ce dernier comprendra aussi en seconde partie la 5e Sonate de Medtner et Après une lecture du Dante de Liszt.

Voilà une belle occasion de comprendre ce que les pianistes peuvent bien trouver de si intéressant à Medtner. « Ce qui m’a fait travailler Medtner, ce n’est pas le fait que je sois pianiste. Mon premier rapport avec lui a été la partition. Quand j’étais adolescent, j’allais à Paris à la recherche de choses que je ne connaissais pas, je suis tombé amoureux de cette musique visuellement. J’ai la grande chance d’entendre la musique en lisant les partitions. Avant même de poser mes mains sur le clavier, j’avais donc cette musique en tête. Comme tout grand compositeur pour clavier, Medtner ne vise pas le piano. »

S’avouant peu passionné par l’instrument en tant que tel, il se considère d’ailleurs comme « la mauvaise personne pour parler de piano. Ce qui m’intéresse, c’est d’offrir d’autres perspectives, de montrer à quel point la littérature pour piano est orchestrée. Il n’y a pas un son de piano de base, avec des pianissimos, des fortissimos et telle ou telle couleur. Ce sont des notions trop vagues. Je veux répartir des sons comme si c’était de l’orgue, de l’orchestre, et donner à chaque son une place dans l’ensemble. La musique de Medtner est fascinante pour cela. C’est organique et il y a une conscience de composition beethovénienne, prométhéenne ».

L’odyssée Scarlatti

La dernière parution de Lucas Debargue est un monument : un coffret de 4 CD de 52 sonates de Scarlatti. Comment choisit-on une cinquantaine de sonates parmi 555 ? Lucas Debargue se réjouit de la question, car elle lui a rarement été posée ! « Au départ, je voulais vivre cette musique sous son aspect le plus dionysiaque. Je recherchais la transe. J’ai acquis les partitions des 555 sonates en 11 volumes dans l’édition Heugel en 2017. Je me suis enfermé dans mon studio et j’ai tout lu. Cela représente 30 heures de musique. Je n’ai fait que cela pendant une semaine. »

Lucas Debargue a lu ce corpus à trois reprises, une fois en 2017 et deux fois en 2018. « La première fois, je n’ai pris aucune note et j’ai lu les volumes dans l’ordre. Quand j’y suis revenu, avec la conscience de la masse, j’ai fait une lecture plus intelligente en associant à chaque sonate un adjectif ou un mot, bref une balise. Je me suis documenté sur Scarlatti, j’ai écouté les enregistrements de Scott Ross, lu les travaux de Ralph Kirkpatrick et de chercheurs qui tentaient d’établir une chronologie des sonates. Je me suis frotté à cela puisque je constatais des discontinuités de styles. Certes, je devenais un peu fou vu l’ampleur de la tâche, mais cela m’a aidé à avoir conscience de l’intégralité et à apprendre partiellement les sonates pour effectuer un vrai choix. »

À l’aide de ses balises, la troisième lecture permet à Lucas Debargue de retenir 80 sonates. « J’ai travaillé ces 80 sonates, j’en ai retenu 60 que j’ai apportées en studio pour en enregistrer 53. Au final, 52 sonates ont été publiées. Beaucoup ne sont pas de celles habituellement enregistrées par les pianistes. Je n’ai pas cherché ce résultat, mais je suis heureux qu’il en ait été ainsi au terme du processus. »

Le nombre 52, nombre de semaines dans l’année ou nombre de cartes dans un jeu, ne tient pas du hasard : « 52 pouvait référer à un divertissement hebdomadaire et, sachant que Scarlatti était un joueur invétéré, je trouvais amusant d’avoir quatre disques de 13 sonates. »

À partir de ses recherches, Debargue note que les sonates sont groupées par paires, parfois par trois. « J’ai essayé de creuser cela. À une sonate lente succède une sonate rapide avec, dans beaucoup de cas, des motifs communs. J’ai donc sélectionné certaines paires, constituées par Scarlatti ou son copiste, mais j’ai aussi agencé moi-même certaines paires imaginaires. À cela se greffe l’idée de faire un cycle des tonalités, c’est-à-dire d’avoir une logique dans la succession des tonalités. Au disque, le classement est le fruit de cela : c’est un cycle de quartes qui débute en mi majeur. Enfin la 13e sonate de chaque CD, qui par définition ne peut constituer de paire, est une sonate particulière, un peu méditative, qui referme chaque disque sur un point d’interrogation. »

Un métier de chercheur

Avec toutes ces considérations et sachant qu’il fallait alterner les tempos et les caractères des sonates, on ne s’étonnera pas d’entendre Debargue dire : « Le travail sur le montage du coffret, quatre heures de musique, m’a pris six mois. »

Dans l’interprétation des sonates, le pianiste n’a pas voulu saupoudrer son ego : « J’ai vraiment cherché une lecture claire. Nombre de sonates ne font pas partie des sélections usuelles et je veux que l’auditeur, musicien ou non, se fasse sa propre idée. L’important était donc de préserver la clarté des lignes. »

Debargue assimile le métier de musicien à « un métier de chercheur ». Il s’est plongé dans les documents des classes de maître avec Scott Ross. « Cela a été la vraie rencontre durant mon travail. Alors que Kirkpatrick, dans ses travaux, nous explique un peu comment voir, comment faire et comment penser, Scott Ross est capable d’une certaine acidité, mais toujours au service de la musique, de la recherche de ce qui est le mieux, de ce qui sonne le mieux. On sort de la baroquerie, de la poussière. »

Après avoir vu Scott Ross, Lucas Debargue est allé au Conservatoire de Paris jouer des sonates sur des clavecins de la collection du lieu « pour prendre conscience de certaines choses en vue de l’enregistrement ».

Cette rencontre avec Scarlatti et Scott Ross le marque encore : « Ce que je demande à des artistes pour les admirer, c’est que cela aille plus loin que la performance et les concerts ; c’est qu’il y ait une pensée musicale en chemin, une recherche. Je pense aussi à un récent concert de Krystian Zimerman à Paris avec des œuvres comme la 3e Sonate de Brahms les Scherzos de Chopin, où il revisitait totalement ce qu’il avait fait antérieurement. Zimerman continue de prendre des risques, il continue de déranger. C’est cela, être un artiste. »

Les concerts de la semaine

Violon rouge. Le violoniste Kerson Leong et I Musici proposent lors d’un concert en journée la musique de John Corigliano pour le film Le violon rouge de François Girard. Les cordes et
les percussionnistes invités interpréteront ensuite la 4e Symphonied’Arvo Pärt, intitulée « Los Angeles ». Kerson Leong avait 8 ans lorsqu’il fit ses débuts avec I Musici.
À la salle Bourgie, le jeudi 23 janvier à 11 h et à 18 h.

ECM+. L’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+) célèbre Gilles Tremblay pour la troisième année consécutive, y joignant cette année un hommage à Silvio Palmieri, disparu en octobre 2018. Le concert associera l’ECM+, Paramirabo, Magnitude6, le Conservatoire de musique de Montréal et la pianiste Louise Bessette. Au Conservatoire de musique, le vendredi 24 janvier
à 19 h 30.

Debargue en trois temps

En concert Scarlatti, Ravel, Medtner, Liszt. Dimanche 19 janvier, à 14 h 30.

Au disque Scarlatti : 52 sonates, Sony, 4 CD, 19075944462.

En vidéo Vient de paraître : Lucas Debargue – To Music, documentaire de Martin Mirabel. Naxos, Blu-ray, NBD0101V.