Messie chambriste en transe mystique

La préméditation interprétative et l’importance accordée à ce concert du «Messie» de Händel dépassaient de très loin les normes habituelles.
Photo: Marc Giguère La préméditation interprétative et l’importance accordée à ce concert du «Messie» de Händel dépassaient de très loin les normes habituelles.

Le Messie de Händel est une partition destinée à la fête de Pâques traditionnellement jouée à Noël. Si d’aventure certains ne s’en étaient pas aperçus avant vendredi soir, l’éloquence de la direction de Bernard Labadie et de la diction de La Chapelle de Québec se sont chargées de le leur enseigner.

Oui, le texte mis en musique par Händel balaie la vie du Christ et rend possible de présenter Le Messie à Noël. Sur le plan interprétatif, il y a même des « Messie de Noël » (davantage dans la lumière et la joie), comme le premier de Neville Marriner (Decca-Argo) et des « Messie de Pâques », à l’image de la dramaturgie construite par Nikolaus Harnoncourt (Teldec). Évidemment les plus grandes versions, Gardiner ou Labadie dans le cas présent, réussissent tout.

La douleur de la douleur

C’est tout de même dans la deuxième partie de cet oratorio (consacrée notamment à la Crucifixion) que le chef a quasiment atteint la transe mystique, lorsqu’il s’est agi de souligner la douleur du sacrifice rédempteur. L’univers entier semblait se figer dans le choeur « All we like sheep » sur les paroles « et le Seigneur a fait venir sur lui l’iniquité de nous tous ». Cet état de sidération-adoration avait été anticipé dans le Choeur n° 21 sur les paroles « He was wounded for our trangressions » (il a été blessé par nos fautes). Quant au choeur suivant, il nous assénait littéralement le mot « stripes » (blessures) dans la phrase « Et nous sommes guéris par ses blessures ».

Pareille obsession entourait le mot « deliver » dans « He trusted in God » et se retrouvait dans la profondeur du recueillement dans le choeur 41 sur « Puisque la mort est venue par un homme » et « Comme tous meurent par Adam… ». Cette douleur de la douleur était quasiment insoutenable. Est-ce si surprenant de la part d’un chef qui a quasiment vu la mort en face ?

À la question posée à Bernard Labadie après sa rémission du cancer : « Comment votre expérience de maladie va-t-elle vous changer en tant que musicien ? » une des réponses a été apportée cette semaine. Car chaque syllabe, chaque mot était soupesé, non seulement en tant que tel, mais en relation avec sa « coloration émotionnelle » à l’orchestre. On ne comptait plus les extinctions de mouvements d’une subtilité rare, les accompagnements révélateurs (Andante larghetto n° 9, « For behold, darkness shall cover », du baryton). Ici déjà, la section « Mais le Seigneur se lèvera » entrainait un changement d’atmosphère très radical.

Le chef-d’oeuvre irréel se nichait cependant entre le choeur n° 41 « Since by man came death » et l’accompagnato de baryton « Behold, I tell you a mystery ». Cet accompagnato se posait sur un tapis de son quasi impalpable, mélange d’orgue et de violoncelle du bout de l’archet. Sur les paroles « Écoutez, c’est un mystère que je vous dévoile », ces quelques secondes-là sortaient de nulle part dans toute la panoplie existante de sonorités imaginables.

Un peu réduit

On pourrait multiplier les exemples, mais on comprend aisément que la préméditation interprétative et l’importance accordée à ce concert dépassaient de très loin les normes habituelles. Bernard Labadie a été épaulé idéalement par un orchestre mené par Olivier Thouin, orchestre proportionné au Palais Montcalm (salle de 1000 places) mais un peu trop intimiste (4 violons I, 4 violons II, 3 altos, 2 violoncelles 1 contrebasse) pour la Maison symphonique. Par contre, ce format instrumental permettait de ne jamais concurrencer le choeur, qui portait la parole si importante aux yeux du chef.

Les solistes avaient dans ce dispositif un rôle important. La basse Matthew Brook a tout fait parfaitement, en dynamisme et éloquence, alors que la révélation de la soirée a été le contreténor Tim Mead, idéal, avec des aigus faciles et très fins et un sens du texte et des nuances très en phase avec le chef. Ensemble, et avec l’orchestre, Labadie et Mead ont réussi un « He was despised » mémorable.

Marie-Sophie Pollack a une voix efficace, bien projetée, pas très charmante et un peu courte en bas médiums, mais elle a chanté avec des nuances intelligentes. Très correct, le ténor Aaron Sheehan a été cependant le moins bon des quatre. Il a pressé ses vocalises de « Ev’ry valley », sa note de passage assez incommodante et il manque de puissance dramatique. Le problème à cet égard est que le ténor intervient à un moment clé de l’interprétation de Labadie, en pleine Crucifixion (entre les nos 26 et 31). Pour le coup, c’est un profil à la Ian Bostridge qui aurait convenu.

Avec celle de Tim Mead, c’est évidemment la prestation de La Chapelle de Québec que l’on retiendra. Rien de ce que le chef a accompli dans ce Messie d’anthologie n’aurait été possible si ses intentions n’avaient été traduites avec autant de ferveur, de netteté musicale et de clarté dans le rendu du texte.

Le Messie de Händel

La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, Bernard Labadie. Maison symphonique de Montréal, vendredi 13 décembre 2019.