Le jazz en son temps

L’auteure-compositrice-interprète Dominique Fils-Aimé
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir L’auteure-compositrice-interprète Dominique Fils-Aimé


L’album de l’année : Waiting Game, Terri Lyne Carrington

Le magazine spécialisé Downbeat lui a décerné une note parfaite, parlant d’un chef-d’oeuvre aussi important que To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar. C’est-à-dire : un album inscrit au coeur de l’époque, qui l’éclaire par les thèmes abordés (les mouvements Black Lives Matter et #MoiAussi) et l’élève par la musique. C’est audacieux, foisonnant d’idées, contemporain, urbain, cohérent, interpellant : un disque majeur pour cette batteuse américaine qui est à la tête du Berklee’s Institute of Jazz and Gender Justice. En une pièce : The Anthem.

L’album solo : The Gleaners, Larry Grenadier

Une contrebasse… et c’est tout. Le projet de Larry Grenadier — surtout connu comme membre essentiel du trio de Brad Mehldau — n’a pourtant rien d’austère. Tout le contraire, en fait : c’est sensible partout, mélodique, contrasté, très ample, à la fois introspectif et ouvert. En pizzicato ou à l’archet, la prise de son exceptionnelle (c’est ECM qui produit) nourrit un récit musical d’une grande profondeur, à placer aux côtés des repères de ce genre rare, signés Barre Philips, Gary Peacock, Dave Holland ou Anthony Cox. En une pièce : Vineland.

L’album bouillant : Ancestral Recall, Christian Scott aTunde Adjuah

Voilà quelques années que le trompettiste américain Christian Scott élabore une oeuvre autour du concept de « stretch music » : genre ancré dans le jazz, mais qui puise à tous les courants musicaux pour tenter d’étirer les formes conventionnelles rythmiques, mélodiques ou harmoniques. Sur Ancestral Recall, tout cela explose en une fusion remarquable entre le funk, le hip-hop, le blues ou le R & B. Un album résolument rythmique, fondamentalement politique, absolument envoûtant. En une pièce : Her Arrival.

L’album québécois : Stay Tuned !, Dominique Fils-Aimé

Finaliste pour le prix Polaris, gagnant du Félix de l’album jazz, Stay Tuned ! a mis en lumière le talent rare de l’auteure-compositrice-interprète montréalaise. Bien sûr que c’est soul et R & B, parfois gospel ou reggae (à la Lizz Wright) : mais c’est le jazz et son esprit — de liberté, de questionnement, de réflexion sociale — qui font la trame de cet album brillant, lui aussi parfaitement ancré dans son temps. On a dit que la controverse autour de SLAV a nourri ce projet : voilà une contribution lumineuse à un débat fécond. En une pièce : Big Man Do Cry.

L’album historico-nouveau : Blue World, John Coltrane

Nulle escroquerie dans cet album posthume : on a ici Coltrane avec le plus formidable des quartets (Garrison, Jones, Tyner), dans le plus mythique des studios (celui de Van Gelder), autour du film du cinéaste québécois Gilles Groulx (Le chat dans le sac). À quelques mois d’enregistrer A Love Supreme, Coltrane paie une rare visite à ses propres compositions. On va droit au coeur des choses, et on y va à la Coltrane : jeu puissant et lyrique, champ harmonique large. Quelque 55 ans plus tard, la pertinence est entière. En une pièce : Traneing In.