«BUBBA»: les couleurs «vintage» de Kaytranada

Louis Kevin Célestin, alias Kaytranada, a causé la surprise en faisant paraître un deuxième album, «BUBBA», annoncé seulement lundi dernier. Dix-sept chansons farcies d’invités spéciaux y sont réunies.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Louis Kevin Célestin, alias Kaytranada, a causé la surprise en faisant paraître un deuxième album, «BUBBA», annoncé seulement lundi dernier. Dix-sept chansons farcies d’invités spéciaux y sont réunies.

Les cadeaux de Noël arrivent tôt cette année. « C’est ça que les gens m’ont dit ! » lance en rigolant Kaytranada, ravi et surpris que l’on puisse ainsi considérer la sortie aujourd’hui même de son attendu second album intitulé BUBBA. Trois ans après s’être présenté au monde entier avec l’album 99,9 %,le compositeur montréalais refait surface avec un superbe et chatoyant disque qui suinte le R&B, le house, le disco-funk et les nuits blanches passées à danser sous les lumières tamisées. « Comment je me sens ? Très excité ! Je suis vraiment content que l’album paraisse, après trois ans de travail. »

La première chose qui frappe en découvrant BUBBA, c’est sa cohésion. L’unité dans le ton, dans le son. Chaque chanson à sa bonne place, pas de virages sonores brusques comme sur 99,9 %, ce premier disque plein de qualités et d’excellentes rythmiques, mais avec le léger défaut des premiers albums, celui de vouloir en faire un peu trop. « Le premier disque était comme un essai », estime avec le recul Louis Kevin Célestin. « J’explorais beaucoup de genres, du jazz, des beats, du house ; sur ce deuxième, j’ai suivi le fil d’un genre, le house. J’ai vraiment l’impression d’avoir fait l’album que je voulais. »

« House » est tout de même un brin réducteur. Kaytranada veut dire par là un album dansant, « dans lequel j’ai voulu mettre le plus de soul possible ». Soul, comme dans la musique et l’âme. C’est une réussite, sur toute la ligne : ce disque est fameux. Chaleureux. Envoûtant. « J’ai travaillé beaucoup de sonorités différentes en gardant une idée en tête : un album pour faire danser, des chansons festives, sans ballades ou chansons plus rudes. De la musique pour faire danser les DJ et ceux qui fêtent. Je trouve ça important que les DJ jouent mes chansons et que les gens exécutent des chorégraphies en les écoutant. »

Sources d’inspiration

Deux grandes inspirations ont motivé Célestin. La première : un documentaire sur le mythique Studio 54 de Manhattan. L’hédonisme ambiant de l’époque traverse moins l’album que la patine des productions soul-disco de l’époque, confirme le musicien : « Il y a un côté organique au disque. Je voulais le son de vrais instruments pour que ça sonne moins électronique » que sur 99,9 %, album qui lui avait valu le prix Polaris en 2016.

BUBBA dégouline de piano Rhodes et de synthés vintage. Pour l’enregistrer, Kaytranada a embauché un vrai batteur. De vrais percussionnistes pour les congas. Il y a même l’étoile jazz-funk californienne Thundercat à la basse. Les violons sont ceux d’un autre collaborateur de Flying Lotus, le réputé Miguel Atwood-Ferguson, mis en valeur sur les chansons Freefall et Culture, « mais pas surutilisé non plus, juste une touche de violons ». « Je ne voulais pas que ça sonne Salsoul Orchestra non plus, pas Casablanca Records… C’est drôle, pendant que je travaillais sur mon album, je me suis trouvé à collaborer avec The Weeknd. Il me demandait si je pouvais mettre plus de sons électroniques sur sa chanson, mais tout ce que j’avais sous la main, c’étaient ces sons vintage parce que c’est ce avec quoi je travaillais sur mon disque. Des vrais sons ! »

J’ai travaillé beaucoup de sonorités différentes en gardant une idée en tête : un album pour faire danser, des chansons festives, sans ballades ou chansons plus rudes. De la musique pour faire danser les DJ et ceux qui fêtent. Je trouve ça important que les DJ jouent mes chansons et que les gens exécutent des chorégraphies en les écoutant.

« J’ai eu l’idée de faire une trame sonore à un documentaire comme celui de Studio 54, enchaîne Célestin. En fait, j’avais l’idée de faire un faux documentaire dans lequel j’étais le propriétaire d’un club baptisé BUBBA, mais j’ai laissé tomber parce que ç’aurait été trop long à réaliser et que mon album ne serait jamais sorti aujourd’hui… »

Collaborations fécondes

Car c’est une vraie surprise que la sortie, chez RCA Records, de ce deuxième album annoncé seulement lundi dernier. Dix-sept chansons farcies d’invités spéciaux, dont quelques rappeurs, l’excellent SiR, Mike Jenkins et GoldLink. Des chanteuses, Kali Uchis (sur 10 %, le premier extrait), Tinashe, Estelle, Charlotte Day Wilson, Teesha Moses, surtout, « une de mes chanteuses préférées, confie-t-il. J’ai grandi avec son album Complex Simplicity [paru en 2004]. J’avais remixé sa chanson Be Your Girl au début de ma carrière. C’était un honneur de l’avoir sur l’album ».

Impossible de passer sous silence la collaboration de Pharrell Williams, celui-là apparaissant sur la chanson Midsection, en toute fin d’album. Dans Midsection se dissimule la deuxième grande inspiration de BUBBA : la musique de The Group NSI, un orchestre guadeloupéen créé au début des années 1980 par des cofondateurs de Kassav’, Patrick St-Éloi et les frères Décimus. « Un truc vraiment rare », dit Kaytranada, qui a déniché son exemplaire d’un de leurs albums au Japon. « Du post-boogie avec du soukouss, du zouk et du kompa », aujourd’hui recherché par les collectionneurs — la copie vinyle de l’album Roger A Ti Wawa, sur laquelle se trouve Moin Epi Vou que Kaytranada a échantillonnée sur Midsection, s’échange pour plusieurs centaines de dollars.

Et voilà la star Pharrell Williams chantant sur une rythmique de Kaytranada érigée à partir d’un groove des musiciens de Kassav’! Manière de ramener, comme il l’avait fait sur son premier album, l’influence des racines créoles de Célestin. La chanson a pris forme avec Williams en studio : « Pharrell a juste commencé à enregistrer sa voix et tu vois quand le rythme embarque ? La chanson devait être comme ça tout au long à l’origine, mais Pharrell aimait beaucoup la boucle [de The Group NSI], alors je l’ai gardée plus longtemps, en l’étoffant. Le groove me fait beaucoup penser à Genius of Love de Tom Tom Club, cette ambiance années 1980, le rythme lourd, avec en plus le sample caribéen qui tourne. Il y a plein de choses dans cette chanson, c’est pop, hip-hop, R&B… »

Kaytranada prévoit de passer un temps des Fêtes « chill » en famille avant de s’envoler pour l’Australie, où ses fans l’attendront. Il reviendra au frais à temps pour donner une prestation à l’Igloofest, le 1er février 2020.