Nos dix classiques de l’année

Avec la disparition de Mariss Jansons, Riccardo Chailly (notre photo) devient le primus inter pares des chefs en activité.
Photo: Decca Avec la disparition de Mariss Jansons, Riccardo Chailly (notre photo) devient le primus inter pares des chefs en activité.

Au-delà d’une sélection de dix parutions, le millésime 2019 restera indéniablement marqué par les accomplissements multiples de trois artistes: Riccardo Chailly, François-Xavier Roth et Christophe Rousset dont les disques chez Aparté frôlent tous la sélection, tant au clavecin (Frescobaldi) qu’à la direction (opéras de Lully et Salieri), mais que nous avons retenu ici pour son Faust de Gounod. Une fois de plus, la pléthore de disques de piano de haut calibre empêche de rendre justice à tout le monde : Beatrice Rana et Pavel Kolesnikov auraient pu se trouver ici au même titre que Charles Richard-Hamelin.


1. Richard Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra, Orchestre du Festival de Lucerne, Riccardo Chailly

Du Richard Strauss comme on ne l’a pas entendu depuis la mort d’Herbert von Karajan il y a 30 ans, innervé par une pâte sonore ferme et puissante et une force intérieure renversante. Avec la disparition de Mariss Jansons, Riccardo Chailly devient le primus inter pares des chefs en activité. Ce disque très généreux, de 85 minutes, au programme abordable et parfaitement conçu, où un orchestre de vedettes se réunit autour du chef italien, le montre parfaitement.

2. Anamorfosi Le poème harmonique, Vincent Dumestre

Pour les 20 ans de son ensemble, Le poème harmonique, Vincent Dumestre renouvelle la magie du sublime Nova Metamorfosi (2003) avec ce programme de pièces d’Allegri, Rossi, Monteverdi, Mazzocchi, Abbatini et Marazzoli composées comme des oeuvres profanes, mais appelées à une nouvelle destinée en se trouvant parées de textes sacrés. Le vertige se niche dans la sensualité des timbres et l’ivresse harmonique. L’expressivité parfois extatique vous donnera la chair de poule.

3. Benjamin Bernheim, Airs d’opéras, Prague Philhar-monia, Emmanuel Villaume

Des « Debut Recitals » de ténors, nous en avons entendu ! Pourtant, le choc ressenti à l’écoute de celui de Benjamin Bernheim, 34 ans, nous fait remonter à 1968 et au fameux « First Recital » de Placido Domingo. Bernheim incarne une sorte d’idéal, associant voix d’or, pure intelligence et instinct musical hors normes. Plus que tout, Bernheim, qui possède une palette très large, n’est pas un simple « ténor », mais un chanteur qui utilise une voix exceptionnelle pour s’exprimer dramatiquement.

4. Hector Berlioz, Symphonie fantastique, Les Siècles, François-Xavier Roth

En enregistrant la Fantastique avec Les Siècles, l’orchestre qu’il a fondé, François-Xavier Roth nous emmène sur la voie de la découverte de sonorités fruitées d’instruments d’époque et d’un travail particulier sur les cordes et la transparence. Sa Fantastique est un feu d’artifice d’élans, d’emportements et d’idées comme on n’en avait pas connu depuis 60 ans, avec Paul Paray et Charles Munch. La synthèse entre le soin du détail et l’éloquence dramatique signe une grande interprétation.

5. Rachmaninov, Daniil Trifonov, The Philadelphia Orchestra, Y. Nézet-Séguin

« Dans une carrière discographique, il y a des succès et des triomphes. Ce disque est un triomphe », écrivions-nous en présentant cette parution. Aux côtés du plus vertigineux 1er Concerto pour piano qu’on puisse imaginer (le Finale !), Yannick Nézet-Séguin et Daniil Trifonov mènent le fameux « Rach 3 » au triomphe sans aucune esbroufe, sans rien appuyer, comme sur un coussin d’air. Depuis Zoltán Kocsis dans les années 1980, personne n’a relu ainsi cette partition.

6. La morte della ragione, Il Giardino Armonico et Giovanni Antonini

« La mort de la raison » est le titre d’une pavane d’un Italien anonyme du XVIe siècle qui illustre une phrase de Pétrarque : « Les sens règnent et la raison est morte ». Ce CD fascinant est un parcours sonore à travers des oeuvres de Mainerio, Tye, Desprez ou Agricola qu’accompagne un livret érudit et richement illustré, reliant les univers de la musique et de la peinture au fil de diverses thématiques : « Batailles », « Imitations de la nature », « Sens et raison », « Classique et baroque »…

7. Mers(s), Elgar, Chausson, Joncières, Marie-Nicole Lemieux, Paul Daniel

Le regard de la chanteuse scrute des horizons infinis à travers des gouttes éphémères ruisselant sur une vitre. Tout est dans une émotion à fleur de peau, mais aussi dans une science du chant français qui irradie dans le Poème de l’amour et de la mer de Chausson. Le programme réalisé à Bordeaux sous la direction du toujours excellent Paul Daniel, réalisé sur mesure pour la chanteuse, comprend même une première mondiale dénichée par le Palazzetto Bru Zane. Enrichissant, émouvant, superbe.

8. Jean-Sébastien Bach, Variations Goldberg, Trio Zimmermann

Seconde présence de suite de Frank-Peter Zimmermann jouant Bach dans notre palmarès annuel. Tournant le dos à l’arrangement Sitkovetski, pour trio à cordes, des Variations Goldberg, le Trio Zimmermann, composé de Frank-Peter Zimmermann, Antoine Tamestit et Christian Poltéra, a recours à sa propre adaptation dans la répartition des voix entre les trois instruments. Fascinant exercice, dans une optique plus « trio » et beaucoup moins « violoniste vedette et ses comparses ».

9. Chopin : Ballades et Impromptus, Charles Richard-Hamelin

Le Québécois Charles Richard-Hamelin signe une nouvelle fois un disque de stature internationale. Dans Chopin, les Ballades sont un test majeur de l’art d’un pianiste dans la conduite des phrases, la gestion des dynamiques, des arches dramatiques et des transitions. Sur tous ces plans, la réussite de Charles Richard-Hamelin est majeure. Le souffle musical unit intégrité et luxe de raffinements. Les Impromptus, plus volubiles, sont du même niveau.

10. Charles Gounod – Faust, Les Talents lyriques, Christophe Rousset

Le plus grand disque lyrique de l’année est un Faust comme vous ne l’avez jamais entendu. Le décapage est encore plus spectaculaire qu’on ne l’imagine, puisqu’il s’agit d’une version originale du célèbre opéra, avec ses dialogues parlés et non de la traditionnelle mouture de 1869, avec récitatifs. Et, bonheur, Faust n’est autre que Benjamin Bernheim, la découverte vocale de l’année, qui côtoie Véronique Gens et Andrew Foster-Williams. Christophe Rousset, en verve, exulte sur le podium.