L’année au son de 15 disques québécois

Le groupe Bon enfant
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le groupe Bon enfant

Du rap pertinent, du rock qui traverse les frontières, de l’avant-garde de niveau mondial, de la chanson finement ciselée... Il y a du très beau, du surprenant comme des évidences dans ce palmarès collectif qui rassemble le meilleur de la musique québécoise de 2019. Voici notre quinzaine glorieuse pour l’année qui s’achève. «Signature»: Philippe Papineau, Philippe Renaud, Sylvain Cormier.


1. Bon enfant, Bon enfant

 

La musique du groupe Bon enfant, c’est du plaisir pur jus, des chansons simples mais grisantes. Mené par la chanteuse Daphné Brissette (Canailles) et le guitariste Guillaume Chiasson (Ponctuation), le quintette livre des chansons pop-rock très seventies, quelque part entre Fleetwood Mac, Corbeau, Queen et Janis Joplin. Les claviers roucoulent, les guitares sont souvent funk et les refrains s’accrochent à nous comme des toques sur un chandail de laine. Bref, Bon enfant déborde d’âme et fait du bien.

 

2. Junior, Corridor

Passé le deuxième refrain de l’extrait Domino, à 1 minute 38 secondes, débute le plus jouissif pont rock de l’année : presque deux minutes d’une longue poussée de guitares fiévreuses cadencée par une batterie minutieuse et un motif de basse chatouillant. Corridor, c’est d’abord l’art du riff de quatre notes qu’on n’oublie pas, de la brillante mélodie pop barbouillée par des assauts post-punk, le tout chanté en français, ce qui rend sa signature sur le label américain Sub Pop encore plus emballante.

3. Sand Enigma, Land of Kush

Le prolifique compositeur et pilier de la scène expérimentale québécoise Sam Shalabi offre avec ce quatrième album du projet Land of Kush son chef-d’oeuvre. Inspiré par l’Égypte qu’il côtoie depuis de nombreuses années, le colossal Sand Enigma allie musique contemporaine, jazz et traditions du Moyen-Orient avec l’aide d’une vingtaine d’instrumentistes et interprètes, parmi lesquels Katie Moore, Elizabeth Anka et la chanteuse Nadah El Shazly. Une oeuvre d’avant-garde accueillante et évocatrice.

4. Wave, Patrick Watson

Wave, cette nouvelle vague de chansons de Patrick Watson, révèle une approche de création différente qui lui donne un souffle nouveau. Le pianiste montréalais, pour qui les dernières années ont été difficiles d’un point de vue personnel, adopte sur ces magnifiques morceaux un ton plus frontal dans les textes, un chant moins ampoulé, et opte pour des textures plus synthétiques. Autant de points forts qui hissent ce disque parmi les meilleurs de sa discographie — et assurément de 2019.

 

5. Pour déjouer l’ennui, Pierre Lapointe

C’est, de loin, la proposition la plus radicalement délicate de l’artiste en presque vingt ans de chansons. Grâce de la vie, que cet album très doux mais pas doucereux, fait de « beau bois » souple, comme du bois de guitare acoustique (il y a peu ou pas de piano). Un disque à l’intérieur duquel on a envie d’élire domicile, tellement on y est bien, comme le dit le titre de la deuxième chanson de l’album : La plus belle des maisons. La plus accueillante aussi : presque toute la famille de musique est là.

 

6. Movimiento para cambio, Pelada

Le duo montréalais Pelada est en furie et furieusement dansant, de la première à la neuvième chanson de ce premier album. La compositrice et envoûtante chanteuse Chris Varga peste, rage, hurle, dénonce le capitalisme, milite contre le patriarcat, appuyée par les accrocheuses propulsions techno et house de son collègue Tobias Rochman. Un disque puissant et exutoire, comme la bande-son de cette année marquée par les soulèvements populaires, de Hong Kong à Santiago, en passant par Port-au-Prince et Beyrouth.

7. Atterrissages, Marc Déry

Toute une vie de musique et toute une vie d’homme ont mené à cet Atterrissage, album essentiel. Quatorze chansons pour vider le cargo des soutes, fouiller les bagages, décrire le voyage, les errances, l’arrivée. Tout est là : les plaisirs fugaces, les amours fulgurantes à répétition qui chaque fois font « croire à l’osmose », les amis « brûlés le long du chemin », le désir de sortir de la spirale infernale de soi-même, les illusions et désillusions… Ça ratisse vaste. Et qui plus est, ça se chante.

8. Nul n’est roé en son royaume, Robert Nelson

Robert Nelson, fier membre d’Alaclair Ensemble, ne fait pas du recyclage avec son projet solo. Le « président du Bas-Canada » y livre son propre univers, sa touche bien à lui, surtout dans les textes. Ogden Ridjanovic — son nom à la ville — mêle d’ailleurs le monde de son flamboyant personnage à sa réalité toute personnelle. C’est parfois touchant, souvent amusant, en plus d’être très simplement un fichu bon disque de rap musicalement parlant. Le roé, c’est lui.

 

9. La mort des étoiles, Les soeurs Boulay

Nous après nous, la première chanson de La mort des étoiles, donne le ton. Voilà un disque au « nous », celui de leur groupe, mais aussi celui des femmes et, même, de la société. Sur la fort belle pochette, Mélanie et Stéphanie Boulay se prennent dans leurs bras dans une lumière de fin du monde. C’est à l’image de cet album qui, même s’il est enrobé de mille cordes, comprend aussi sa part d’« égratignures entre la chair et les os » qui testent notre espoir en l’humain.

10. TIMES, Nomadic Massive

Déjà quinze ans de scène sans perdre une once de pertinence. Le collectif montréalais Nomadic Massive est plus que la somme de ses riches parties enracinées dans les cultures francophone, anglophone, caribéenne, arabe et latine de la métropole. Le métissage fait rap, cumbia, reggae, funk, aux textes engagés et multilingues, aux grooves experts qui les ont transportés sur plusieurs continents. Le rap s’entiche des jeunes talents ? Vive le travail de ces vétérans !

11. Garde-fou, Mat Vézio

 

Si les teintes générales de Garde-fou sont quand même sombres, il y a beaucoup de lumière sur ce deuxième disque de Mat Vézio, réalisé par Navet Confit. Sur un fond de chanson rock efficace où une batterie étouffée sert de métronome, un quatuor à cordes (qui sonne comme un orchestre) vient soulever les chansons de terre. Il y a des notes de Gainsbourg dans le lot, on sent Bashung dans le rétroviseur, et des choeurs féminins rappellent Cohen, sur Héroïne notamment.

12. Sainte-Foy, KNLO

Une autre grande année pour Alaclair Ensemble, durant laquelle plusieurs de ses membres ont présenté des projets solos. Celui de KNLO, auquel on doit lier un recueil de prose aussi intitulé Sainte-Foy, est remarquablement jovial et diversifié, entre trap contemporain (mélodieuse Todo List) et productions vieille école, avec un soupçon de pop (inoubliable Amadit), de soul et d’afrobeats, comme sur la délicieuse Ça fait mal. Un disque festif paru à point nommé durant l’été.

13. Comme June aime Johnny, Alicia Deschênes

Premier émoi de 2019. Dès J’trouve ça beau, c’est l’évidence. La délicate peur dans le timbre, les élans de confiance fugaces, ça touche au coeur, du bout des doigts. Soutenue par les guitares de Daran, l’interprète inquiète s’affirme à mesure qu’on avance dans l’album. Arrivés à Est-ce que vous m’entendez ?, on prête l’oreille. L’acoustique Aimez-moi, inlassablement implore. Et puis, à la fin, la chanson-titre s’offre des modèles, comme un espoir. On répond : oui, Alicia.

14. Microdose, Fred Fortin

En août, sans préavis ni stratégie, même pas pour déjouer les attentes après l’extraordinaire Ultramarr, l’album a surgi, touffu et bigarré, psych-folk, blues-rock, pickings doux et gros riffs en alternance. Un geste sans préméditation. La réponse à une question : comment mener de front une vie de famille et une vie rock’n’roll ? Ça donne du Fred libre et fou, autant que du Fred qui aspire à la tranquillité auprès des siens. La vérité, bonne à dire ou pas. Et des bonnes tounes.

15. Première apparition, Laurence-Anne

Indéfinissable, sa sorte de chanson. Sur son site Internet, elle appelle ça du « prog-mystère mini-rock ». Autant dire que la proposition défie la description, mais elle promet vents et marées, tempêtes et brises, un nouveau souffle. Et c’est ce qu’on obtient. Une telle liberté dans les structures, une imagination à ce point débridée dans les habillages, ça fouette. On le sait depuis la finale des Francouvertes 2017 (où il y avait Lydia Képinski, Les Louanges et elle !). L’album le confirme.