Les Tallis Scholars brillent dans Tallis et Messiaen

Les Tallis Scholars étaient de passage à Montréal mardi soir.
Photo: Nick Rutter Les Tallis Scholars étaient de passage à Montréal mardi soir.

L’idée est assez simple : prendre un texte et décliner ses traductions musicales. Elle ne se rencontre pourtant pas si fréquemment, surtout parce que la composition des concerts privilégie en général la cohérence esthétique avec une proximité des époques choisies. Passer une soirée à juxtaposer Cornysh (1465-1523) et Poulenc, puis Tallis et Messiaen, et prendre pour fil conducteur ce qui est dit, et non le langage dans lequel le propos est énoncé, est donc plus original qu’il n’y paraît.

La multiplication des voix

La chose s’avère aussi assez risquée, lorsque l’ensemble et son chef sont assurément spécialistes reconnus d’un style (la Renaissance) et plongent soudain dans le Salve Regina de Poulenc qu’ils interprètent avec la sensibilité d’un robot. Le Salve Regina de Poulenc est une oeuvre de soupirs (techniquement des demi-soupirs dans la partition) et de virgules (après Regina, entre « gementes », « et flentes », « in hac lacrymarum »…) qui donnent des élans et un rythme aux phrases. Il y a aussi des surprises harmoniques sur lesquelles il ne faut pas glisser mais qu’il faut habilement épicer. Tout cela est passé totalement à la trappe mardi soir.

En un certain sens, les Tallis Scholars sont tout de même des champions dans Poulenc : avec leur transcription de l’Ave Maria de Dialogues des Carmélites, ils ont réussi à présenter à neuf chanteurs une oeuvre à 10 voix ! Il faudra nous expliquer le tour de passe-passe…

Un concert crescendo

Lors de la première partie, il n’y avait pas que Poulenc qui gênait. Le ténor Simon Wall dans le plain-chant initial sur Salve Regina était tout sauf impressionnant. Dans le Miserere d’Allegri en début de seconde, il était si médiocre qu’on en a conclu qu’il était malade. Heureusement, ce Miserere tant attendu (dans la version « dix-neuviémiste » ornementée habituelle) était illuminé par la voix imparablement cristalline d’Amy Haworth. On ne peut qu’encourager les admirateurs de cette oeuvre de la redécouvrir dans une saveur plus originelle par exemple sur le disque Anamorfosi de Vincent Dumestre (Alpha) ou dans la version de l’Ensemble Doulce Mémoire.

Le Miserere d’Allegri a véritablement lancé le concert sur une trajectoire nettement supérieure en incarnation à la première moitié, techniquement superbe, vocalement découpée au scalpel, mais imperturbablement froide.

Il y avait dans la manière de poser les fins de phrases du Miserere de Giovanni Croce (2e partie) une conscience de la douleur. Ensuite, dans O sacrum convivium de Tallis, nous avons connu le premier grand moment du concert. Pourquoi ? Une recette toute simple : l’équilibre harmonique par le placement optimal des chanteurs. La soprano la plus incarnée (Charlotte Ashley) au bord, pour donner une pulpe à la matière sonore en écho à la basse, positionnée en face ; l’excellent contreténor Alexander Chance dans l’axe et le meilleur des deux ténors, Tom Castle, à mi-chemin entre Chance et la basse. Entre équilibre, matière et ligne de chant nous avons enfin eu un semblant de chaleur et d’incarnation.

Malgré les changements de dispositifs, l’excellence a ensuite perduré dans les subtils frottements harmoniques de Messiaen et les Magnificat de Byrd et celui (très développé) de Victoria. Cela dit, le cartésianisme vocal des Tallis Scholars, tel qu’entendu dans la première partie, explique largement le succès, aujourd’hui, d’autres ensembles tels que Voces8 ou Stile Antico, qu’il serait très intéressant d’entendre et réentendre ici.

D’expérience récente, Voces8 était en tout cas nettement plus exaltant, attachant et ensorcelant que ce que nous avons entendu mardi soir. Les Tallis Scholars restent intéressants et admirables. Sans plus.

The Tallis Scholars

Salve Regina, de Padilla, Poulenc, Cornysh. Ave Maria, de Cornysh et Poulenc. Miserere, par Allegri et Croce. O Sacrum convivium, mis en musique par Tallis et Messiaen. Magnificat de Byrd et Victoria. Direction : Peter Phillips. Salle Bourgie. Mardi 10 décembre.