La nouvelle Céline Dion ressemble un peu (beaucoup) à l’ancienne

Céline Dion est apparue seule sur scène dans une robe rouge scintillante, en entonnant la très wagnérienne <em>It’s All Coming Back to Me Now</em>, lundi soir au Centre Bell.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Céline Dion est apparue seule sur scène dans une robe rouge scintillante, en entonnant la très wagnérienne It’s All Coming Back to Me Now, lundi soir au Centre Bell.

Non, il n’existe pas de concept plus éculé pour faire patienter une foule qu’une dance cam (caméra de la danse) mettant en lumière sur un écran géant, au bénéfice de tout un aréna, les membres d’un public les plus enclins à se trémousser (et, dans certains cas, à s’humilier). Et pourtant, lundi soir au Centre Bell, pendant que retentissaient les tubes disco, et que l’objectif zoomait sur une série de spectateurs survoltés, c’était comme si le concept de la dance cam venait tout juste d’avoir été inventé. Écoutez-moi un peu ces applaudissements et ces cris! 

Mais qu’est-ce qu’il leur tardait, à ces 16 500 spectateurs (chiffre officiel fourni par Evenko), d’enfin entendre la voix qui déplace des montagnes de leur Céline! Une excitation, mêlée d’un soupçon d’impatience, tout à fait compréhensible, dans la mesure où c’est le 26 septembre qu’avait d’abord été fixé notre rendez-vous avec la diva, une semaine après la première de sa tournée Courage au Centre Vidéotron de Québec. 

C’était avant qu’un inconscient de virus, ignorant tout du drame national qu’il provoquerait, s’acharne sur le précieux instrument de la chanteuse (ses cordes vocales) et qu’elle soit contrainte de reporter les quatre premières dates de sa résidence au Centre Bell à cette semaine, et les deux dernières, à février 2020. 

Malgré les 19 h 30 indiqués sur nos billets, il était un peu plus de 20 h 30 lorsque la dance cam s’est éteinte et que Céline Dion est apparue, seule sur scène, dans une robe rouge scintillante, en entonnant la wagnérienne It’s All Coming Back to Me Now, la première pièce en anglais d’une soirée qui en compterait une douzaine (contre huit en français). Seuls deux extraits de Courage, son plus récent album, paru vendredi, allaient figurer au programme, signe que la nouvelle Céline peut difficilement se passer de l’ancienne, ou du moins de son répertoire (The Power of Love, Beauty and the Beast, All By Myself, S'il suffisait d'aimer, Ziggy). 

« Ça fait un mois que je chante dans ma tête: “Je reviendrai à Montréal” », confiait la star après la deuxième pièce, en imitant le trémolo de Charlebois avec ce comique digne du théâtre des variétés qu’on lui connaît, avant de demander pardon à ses fidèles de s’être fait porter pâle en septembre. Excuses vite acceptées. « Quand je suis débarquée de l’avion, je me suis pitchée dans la neige », racontera-t-elle aussi, une anecdote moins chaudement accueillie par ces milliers de Québécois déjà à bout de la (pas si) belle saison, et ne connaissant pas la douceur de respirer quotidiennement l’air chaud de Las Vegas. 

Seule aux commandes C’est vrai de tous les grands interprètes, mais ce l’est particulièrement de Céline Dion: le temps bonifie la profondeur de ses interprétations, non seulement parce que la femme se bonifie, mais parce que ses ballades d’amour déchiré trouvent enfin leur miroir dans les événements de sa vraie vie. It’s All Coming Back to Me Now – exemple parmi tant d’autres – n’a ainsi plus tout à fait la même signification depuis la mort de René Angelil.

À ce qu’on sache, elle n’avait goûté, jusqu’au départ de son mari, qu’au pur bonheur conjugal. Elle est désormais cette veuve de 51 ans, à la fois marquée par la vie et impatiente d’embrasser ce que la suite lui réserve, et donc forcément dotée d’une compréhension accrue de ce que ses refrains anciens portent comme message. Céline la tragédienne de boulevard, voulant à tout prix vendre de l’émotion et y échouant souvent, semble dans la foulée avoir cédé sa place à une Céline aux gestes moins calculés (dans les limites de ce qu’un gros show comme celui-là peut permettre d’authenticité). 

Et même si l’orchestre de Scott Price n’est ni le plus subtil ni le meilleur pour rendre sur scène les sonorités pop très contemporaines d’une chanson nouvelle comme Imperfections, Céline sait encore s’entourer d’illustres compères. Saluons le fabuleux et élégant guitariste Jeff Smallwood (vêtu de son éternel kilt), le choriste Barnev Valsaint (pour toujours la voix du refrain de Soul Pleureur de Dubmatique) et l’orfèvre percussionniste Paul Picard. 

Sur papier, un pot-pourri est la pire, et la plus archétypale, manière de conclure un spectacle, mais Céline Dion, maintenant vêtue d’une moulante combinaison miroitante, mordait à ce point dans Let’s Dance (David Bowie), Another One Bites the Dust (Queen), Kiss (Prince), River Deep, Mountain High (Ike and Tina Turner) et Lady Marmelade (la version de Nanette) que nous parvenions presque à ne pas regretter qu’elle n’ait pas plutôt profité de ces précieuses minutes pour piger dans son volumineux catalogue à elle.  
En entrevue en septembre dernier, Céline Dion confiait que la conception d’un nouveau spectacle supposait un volumineux cahier des charges, et qu’il ne restait que très peu de cases à remplir, une fois les incontournables succès placés aux bons endroits. « Il faut satisfaire le public », disait-elle en substance. 

La Céline 2.0 comptant désormais, plus que jamais, sur une communauté d’admirateurs dévoués, elle pourrait pourtant oser un spectacle encore plus personnel, émaillé de titres moins évidents, et durant lequel des chansons usées comme My Heart Will Go On, une cuillérée de sirop qu’elle déteste et que nombre de ses fidèles abhorrent aussi, passeraient à la trappe.

Les rares exemples de choix lui appartenant en propre étaient, lundi soir, parmi les plus convaincants, dont cette relecture d’un tube de 1986 de l’Australien John Farnham, You're the Voice. « En gros, ça dit qu’il faut croire en nous, en nos choix, et ne pas avoir peur de les exprimer. » S’exprimer: Céline Dion, seule aux commandes de son existence, semble ne jamais autant avoir eu de fun à le faire. 

Courage est – elle l’annonçait d’entrée de jeu – le premier spectacle de Céline Dion conçu par Céline Dion, un fait hautement notable, compte tenu du peu de pouvoir qu’elle exerçait jusqu’ici sur sa propre carrière. Il existe néanmoins, peut-on l’espérer, un spectacle de Céline Dion avec en son cœur les envies de Céline Dion, et que les envies de Céline Dion. Elle devrait savoir que nous irons où elle ira, et que ses jeux seront les nôtres, peu importe lesquels, si tel est son désir.