La luxuriante luxure de Philippe Katerine

Philippe Katerine  considère son 10e album comme le reflet de sa crise de la cinquantaine. Il y mélange beaucoup de sujets différents.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Philippe Katerine  considère son 10e album comme le reflet de sa crise de la cinquantaine. Il y mélange beaucoup de sujets différents.

« L’extérieur se colle toujours avec l’intime de façon plus ou moins poétique », lance Philippe Katerine au bout du fil. Le décalé musicien français, qui nous habitue depuis presque 20 ans à ne nous habituer à rien de lui, lançait la semaine dernière le disque Confessions, où la luxure se frotte au contexte social actuel. Avec à la clé une certaine crise d’identité.

Confessions est en soi un objet un peu à côté de la route balisée. Il compte plus de 18 morceaux, souvent éclatés en segments. La pochette montre Philippe Katerine dans un veston bleu pâle, les oreilles immenses, un pénis au lieu du nez, et une fleur au pistil proéminent à la boutonnière.

« La pochette en dit beaucoup sur le disque », laisse filer le poète, qui visiblement aime peu s’épandre en explications sur le sens de son travail. Il préfère dire, et c’est peut-être vrai, qu’il n’y avait pas d’intentions claires derrière ces nouvelles chansons.

Reste que ce rapport à la chose sexuelle, qui trouve toutes sortes de visages et de rôles sur Confessions, est incontournable. Sur KesKesséKçetruc ?, par exemple, il énumère douze synonymes de pénis — « Comment tu l’appelles ? Je te dirai qui tu es. » 88 %, sur l’homosexualité, dit que « 88 % des mecs sont pédés […] C’est ton petit doigt qui me l’a dit ».

Au fil des chansons, on surfe sur Youporn, on évoque Hugh Hefner et Sigmund Freud, il y a des anus, des cunnilingus, et même un peu de tendresse. « C’que c’est bien la converse avec vous, / C’que c’est bien de s’embrasser sur la joue, / Point de frayeur, de peur sur la ville / C’que c’est bien d’être en relation avec vous », chante Katerine sur La converse avec vous.

« C’était le croisement entre, je ne sais pas, mon âge, ce que je vivais, et j’imagine que ça ressemble à une crise de la cinquantaine. C’est très lié à ça bien sûr. Et de toute façon [la sexualité] c’est le moteur de notre vie. »

Le créateur reste vague quand on évoque une création post #MoiAussi, préférant laisser ses chansons parler. Il a quand même invité sur le titre Duo la chanteuse Angèle, qui, avec sa pièce Balance ton porc, a obtenu un succès monstre autour du thème. Ensemble, ils chantent les mots : « Tu aimes faire la musique avec moi ? »

Pas simple, faire de belles chansons sur ce thème ? Là, l’auteur de La banane et de Louxor j’adore se fait plus volubile. Profitons-en. « L’idée, ce n’est pas de faire de la beauté, c’est complètement accessoire, ça ne m’intéresse pas du tout, explique Philippe Katerine. Le jeu, c’est de toucher au coeur. De toucher au coeur par la laideur, la supposée laideur. Regardez dans l’art du XXe siècle, vous êtes touchés par la laideur. Les demoiselles d’Avignon [de Picasso] par exemple, la première fois que les gens l’ont vu, ils ont trouvé ça vraiment trop moche. Je veux pas du tout me comparer, mais les gens qui voulaient faire de la belle peinture ne sont vraiment pas ceux qui sont restés dans l’histoire de l’art. Je sens que c’est comme ça pour la chanson en général. L’idée de la belle chanson, de la jolie chanson, pour moi, elle est complètement désuète. »

Confessions s’ancre aussi dans un contexte social et politique. Macron y est nommé, comme certains pays en guerre, alors que sont mis en lumière certains états de fait — comme les privilèges de certains (Blond) ou le fait que « la mort rend les gens beaux » (Aimez-moi).

« C’est un carambolage avec notre vie intime, c’est-à-dire que l’amour en ce moment se déroule dans le monde d’aujourd’hui, avec des guerres, et pourtant vous êtes dans un lit avec quelqu’un que vous aimez. »

Du liant

Musicalement, ce nouveau disque, qui est coréalisé par Katerine et Renaud Letang, prend racine dans un son rap plutôt minimaliste, mais pas si loin des textures de l’époque. C’est parfois trap, afrobeat, on entend des synthétiseurs bien ronds, des boîtes à rythmes. Et les artistes invités sont légion, comme Chilly Gonzales, Oxmo Puccino, Gérard Depardieu (son beau-père), Camille, Lomepal et Dominique A.

Et si les morceaux sont parfois morcelés, le tout est bien léché, si on ose dire. « Il fallait que ça se tienne, bien sûr, on a travaillé beaucoup là-dessus, on a passé un an en studio avec Renaud Letang, pour qu’on ait d’abord l’impression que ce soit musical, dit Philippe Katerine. Avec les chansons qu’on avait, on voulait que ce soit très soigné, et qu’il y ait quelque chose de satiné dans le son. On a beaucoup travaillé sur les mix, Renaud a choisi des musiciens passionnants, qui ont aidé le disque afin qu’il soit avant tout sensuel. »

Sensuel et presque sans coït interrompu, puisque la majorité des morceaux de Confessions s’enchaînent, soit par une musique qui chevauche deux titres, ou par des mots ou même des bruitages qui lient le tout.

Cette sensibilité lui vient de la création d’une quinzaine d’émissions de radio à France Inter, sous le titre La langue à l’oreille. « Et je m’étais beaucoup amusé à faire des transitions, des mises en scène autour des chansons que je jouais. Je pouvais prendre des sons captés à l’extérieur, je faisais des collages. C’est un peu comme le cerveau, vous pensez à quelque chose et vous êtes rapidement trahi par celui-ci, qui vous amène ailleurs, sur un autre chemin. »

Philippe Katerine reprendra bientôt la route pour monter sur scène, et il se réjouit de voir que les salles seront bien remplies — « c’est encore plus vrai quand ça n’a pas toujours été le cas ». En plus, la création de Confessions lui a fait un grand bien, admet-il.

« C’est-à-dire que je n’allais pas très bien quand j’ai commencé à faire les chansons, et puis quand j’ai fini mon disque, j’allais super bien. Ça s’arrête là, c’est purement égoïste. Après, il y a cette pensée que les gens qui vont l’écouter vont aller mieux aussi, j’espère que ce sera ça. Et c’est ce que je pense, présomptueusement. »

Confessions

Philippe Katerine, Wagram. Déjà en magasin.