Parler pour soigner

Aujourd’hui, les acteurs de cette industrie prennent enfin le problème au sérieux, comme en témoigne la conférence «La santé mentale dans l’industrie de la musique» du 22 novembre prochain, mise sur pied par M pour Montréal.
Photo: Aless MC Aujourd’hui, les acteurs de cette industrie prennent enfin le problème au sérieux, comme en témoigne la conférence «La santé mentale dans l’industrie de la musique» du 22 novembre prochain, mise sur pied par M pour Montréal.

Appelons cela un brutal, mais nécessaire, éveil de conscience. Pour certains, le déclic s’est fait au moment du suicide du compositeur et DJ étoile suédois Avicii, au printemps 2018. Pour d’autres, avec celui de Chris Cornell, leader de Soundgarden, l’année précédente. Les troubles de santé mentale sévissent dans tous les milieux de travail et l’industrie de la musique n’est pas épargnée : l’anxiété, la fatigue, le stress, très souvent liés au rythme de vie en tournée, existent depuis que le rock est rock.

Aujourd’hui, les acteurs de cette industrie prennent enfin le problème au sérieux, comme en témoigne la conférence « La santé mentale dans l’industrie de la musique » du 22 novembre prochain, mise sur pied par M pour Montréal.

Le 16 mars dernier se tenait à London, en Ontario, le gala des prix Junos, lors duquel le duo montréalais Milk & Bone a reçu le Juno de l’album électronique de l’année pour Deception Bay. Devant les collègues et les caméras, Camille Poliquin a ainsi conclu le discours de remerciement qu’elle et Laurence Lafond-Beaulne ont offert : « Nous sommes des musiciens, nous sommes des artistes, nous faisons partie d’une industrie très très difficile ; prenez soin de vous et j’espère que vous aurez tous avec vous une Laurence, sans qui je ne serais pas là [aujourd’hui]. »

« C’était intense comme déclaration », se souvient Geneviève Côté, cheffe des affaires du Québec et des arts visuels de la SOCAN et présidente du conseil d’administration de la Caisse Desjardins de la culture. Partagé ensuite sur les réseaux sociaux, le témoignage a suscité nombre de réactions de la part des musiciens eux-mêmes.

« Ce que me disent aujourd’hui les amis qui montent sur scène, c’est que le plus grand tabou [dans l’industrie] n’est pas la maladie mentale, mais bien la santé mentale, note Geneviève Côté. C’est-à-dire affirmer : “Je suis fatigué, je ne suis plus capable de continuer comme ça”, résume-t-elle. C’est difficile à vivre parce qu’ils croient qu’ils n’ont pas le droit de dire ça, car [les musiciens en tournée] sont en train de vivre leur rêve », celui de gagner sa vie grâce à sa passion. « Hubert Lenoir a parlé de ça à Tout le monde en parle, Camille pendant les Junos, ils sont quelques-uns à en parler ; c’est peut-être que cette génération est plus à même de dire les choses telles qu’elles sont ? »

« Tout est lié ; ma vie, c’est mon travail », affirme Camille Poliquin, qui confie avoir consulté une professionnelle de la santé pour soigner une dépression. « J’aurais dû aller chercher de l’aide plus tôt. J’ai vécu deux ans dans comme ça, refusant de refuser quoi que ce soit. Avec la peur que le contrat que je refuse soit le dernier qu’on m’offre. Avec l’absence de routine et le fait de n’être jamais à la maison. Le sentiment de n’être nulle part chez soi, de n’appartenir à rien. De vivre constamment dans l’attente de savoir si ce que je suis en train de faire va ruiner ma vie ou si ce sera mon prochain hit. L’incertitude, notamment financière : ne pas savoir si t’auras assez d’argent pour finir l’année parce que t’es entre deux albums, alors qu’on sait que les redevances sur la musique, c’est pas facile. »

La vie de tournée n’a rien de si enviable, assure Geneviève Côté, qui a aussi géré la carrière d’artistes : « Dans les faits, c’est dur, les gens ne le réalisent pas. Tu fais des heures de route, t’as pas de chauffeur, c’est toi ou ton équipe qui conduisez. Arrivé à destination, c’est le test de son, des heures d’attente avant le concert, tu te couches tard et le lendemain, tu recommences », loin des amis, de la famille, de la maison. « Ça revient au jour de la marmotte. T’es plus en lien avec ta vraie vie. »

L’éveil du milieu

Louis Carrière a fondé l’agence de spectacles et de tournées Preste il y a vingt ans. La tournée, les conditions de travail, les longues heures, il connaît. « Il n’y a pas si longtemps, on n’en parlait pas, des troubles de santé mentale ; pourtant, des artistes exténués, ça existe depuis longtemps. Souvent, t’as l’impression que ça marche des deux bords : t’as l’équipe autour de l’artiste qui travaille tellement fort pour que ça réussisse, l’artiste qui se dit : “Moi aussi je dois faire des efforts, faut y aller à fond, t’as voulu ça toute ta vie.” C’est un cercle vicieux. »

« Ça a pris du temps avant qu’on aborde ouvertement le sujet, estime Mikey Rishwain Bernard, directeur de la programmation de M pour Montréal. C’est récent, on dirait, que [les membres de l’industrie] font plus attention à comment je vais. On est plus sensibles à ces questions alors qu’auparavant, on était plus “macho” à propos de la dépression et de la santé mentale — en musique, en entertainment, on porte le masque… »

Lui-même un ancien musicien ayant évolué sur la scène punk californienne, Mikey Rishwain Bernard assure avoir organisé une conférence sur le sujet à la demande même des membres de l’industrie : « Je te jure, les gens appellent au bureau pour savoir si on allait à nouveau faire un panel sur la santé mentale, un signe que ça discute fort. »

La question est sur toutes les lèvres dans l’industrie, ici et ailleurs. De tous les grands rassemblements de l’industrie, M pour Montréal n’en est incidemment pas à sa première conférence sur le thème de la santé mentale, Pop Montréal a aussi déjà organisé une table ronde sur le sujet. L’hiver dernier, l’importante Folk Alliance Industrie Conference qui s’est tenue à Montréal a aussi consacré quelques heures à la problématique.

En juillet dernier, le distributeur numérique suédois Record Union publiait une étude menée auprès de 1500 musiciens montrant que 73 % d’entre eux avaient vécu des troubles de santé mentale. Quelques mois plus tôt, la East Coast Music Association (ECMA) dévoilait les résultats du premier sondage du genre produit au Canada ; de la cinquantaine de musiciens sondés, 40 % affirmaient avoir reçu un diagnostic de trouble de santé mentale et 20 % avaient eu des pensées suicidaires durant le mois où ils ont répondu aux questions de la ECMA.

Selon les professionnels de l’industrie musicale questionnés par Le Devoir, c’est justement une vague de suicides d’artistes qui aurait provoqué l’éveil du milieu, « des gens dont on pensait qu’ils allaient bien », dit Geneviève Côté. Mikey Rishwain Bernard fait le même constat en évoquant Chris Cornell et même l’ex-cuisinier, auteur et animateur télé Anthony Bourdain : « Même nos idoles, pleines d’argent, avec les moyens de se payer les meilleurs médecins, même eux ont de la misère. C’est ça qui nous a réveillés et rassemblés. »

Solutions

Camille Poliquin se porte mieux « et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai pris la parole [aux Junos]. Je le vois vraiment autour de moi que c’est en train de changer. Sur le coup, j’ai trouvé ça étrange parce que je me suis rendu compte que dans mon entourage, énormément de gens prenaient les mêmes médicaments que moi, avaient passé à travers la même affaire que moi. En ayant eu cette discussion, je comprenais qu’on avait tous eu envie de mourir et que personne ne s’en était parlé avant. Ben voyons donc ! Je sentais que je pouvais en parler parce que j’ai consulté un professionnel de la santé ; avant, je me sentais comme si je me plaignais. »

Les ressources pour venir en aide aux professionnels de l’industrie de la musique existent pourtant : en Grande-Bretagne, l’organisme Help Musicians UK avait même été l’un des premiers à se pencher sur le problème, publiant une étude en 2016 révélant que 69 % des 2200 musiciens sondés affirmaient avoir traversé une dépression. Aux États-Unis, la Recording Academy (qui pilote le gala des Grammys) gère l’organisme de charité MusiCares, l’une des nombreuses initiatives dans ce pays pour soulager les musiciens. Au Canada existe depuis 2010 le fonds de bienfaisance Unison, financé notamment par les grandes maisons de disques, vers lequel les professionnels de l’industrie peuvent se tourner pour n’importe quel besoin médical.

« Unison, je n’avais jamais entendu parler de cet organisme-là de ma vie, abonde Camille Poliquin. J’aurais aimé ça que quelqu’un de l’industrie me dise : “En passant, si jamais t’as du mal, parle-nous-en, il y a des options qui s’offrent à toi.” J’aurais aimé ça qu’on me dise qu’il y a des ressources, des gens qui peuvent m’aider. » Geneviève Côté, qui a siégé pendant deux ans au conseil d’administration d’Unison, propose que « chaque fois qu’un artiste signe un nouveau contrat avec une maison de disques ou un tourneur, qu’on lui donne de l’information à propos d’Unison ».

D’autres solutions semblent aussi se mettre en place pour atténuer la pression exercée sur les musiciens, constate Louis Carrière. « Les fameuses grandes tournées de 48 concerts en 53 jours, tu n’en sors pas en santé… Aujourd’hui, de plus en plus souvent, au début d’un projet de tournée ou juste avant que le projet d’un artiste commence à décoller, on se dit : “OK, l’artiste donnera des concerts trois jours en ligne, suivi d’une journée de congé.” “Tous les trois week-ends de concerts, le quatrième, c’est congé.” Ou encore : “Pas de concerts durant telle période.” C’est beaucoup plus directif que ce ne l’était auparavant, un signe que ça change. »

Le plus important, selon Mikey Rishwain Bernard, c’est de continuer à parler de santé mentale, « pas juste durant les conférences, mais tous les jours ». Geneviève Côté abonde dans le même sens : « On vit dans une société de performance ; ce problème, c’est la faute de tout le monde et de personne. Le fait de lever le tabou autour de la santé mentale pour qu’on puisse avoir cette conversation, c’est ça le plus important.