«Dawn Chorus»: dire avec la «musique de machine»

Philippe Aubin-Dionne — Jacques Greene de son nom d’artiste — un musicien basé à Toronto qui connaît un succès international.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Philippe Aubin-Dionne — Jacques Greene de son nom d’artiste — un musicien basé à Toronto qui connaît un succès international.

Dans les bureaux londoniens de son label Lucky Me jeudi dernier, Jacques Greene se sentait « comme dans le poste de commande de la NASA » à la veille d’une mise en orbite, celle de son deuxième album Dawn Chorus. Berlin l’attendait hier pour son premier concert de lancement, puis Londres, Manchester, New-York, Los Angeles et finalement Montréal le 26 octobre, à l’Ausgang Plaza. « Toutes les villes qui sont importantes pour moi » et dont les faunes noctambules ont inspiré ce deuxième disque, ses explorations électroniques et ses rencontres musicales.

Au bout du fil, Jacques Greene (Philippe Aubin-Dionne selon le Registre national des électeurs) chasse un moment la fébrilité de la sortie de son nouvel album pour philosopher sur le pouvoir de l’art et de la musique en particulier : « Y a quelque chose dans la musique qui peut exprimer des sentiments sans avoir besoin de les nommer, c’est puissant. C’est ça la beauté de l’art, quand ça dit quelque chose de la condition humaine. Certains le font avec des mots, moi, avec la musique : exprimer le souvenir d’une belle soirée passée avec les amis, c’est tellement plus facile pour moi de le faire en studio. »

Une signature sonore

Il a ce talent, Aubin-Dionne, d’insuffler de l’âme à ce qu’il appelle lui-même de la « musique de machine ». Il a sa touche, sa signature sonore, sa griffe house tamisée par des synthétiseurs chatoyants, ses rythmiques inspirées du son garage britannique, ce soupçon de mélancolie qui remonte toujours à la surface de ses compositions. L’étincelle que les amateurs de bon house avaient reconnue sur le single qui l’a rendu célèbre, Another Girl (Lucky Me, 2011) brille à nouveau sur Dawn Chorus — le titre de l’album se référant au chant des oiseaux accompagnant le lever du soleil et la fin d’une nuit passée sur le plancher de danse…

Une partie de ce qui rend le son Jacques Greene si rassembleur tient à sa manière de travailler avec les voix. Il les échantillonne comme sur For Love, la bombe house du disque, récupère une phrase vocale de l’obscur ensemble disco torontois THP Orchestra (Two Hot For Love, 1977). Enregistre des pistes originales comme pour Feel Infinite, son précédent album (2017). Les manipule toujours en studio pour en maximiser l’effet émotionnel. « J’aime travailler la voix humaine, ça donne un côté réel, tangible, à la musique de machine. Cette fois, j’ai voulu pousser ça plus loin en essayant d’être plus littéral. Je me suis dit : Ok, ce disque-là portera sur la fin de la vingtaine et sur toutes ces années à baigner dans la culture club, je veux le dire clairement. »

L’anxiété par rapport au disque s’est complètement dissipée depuis qu’il est coulé dans le béton

Il y a, sur Dawn Chorus, d’authentiques chansons, et non plus des refrains qui tournent en boucle au service du tempo ; l’album rassemble les compositions les plus pop de l’oeuvre d’Aubin-Dionne, qui a ouvert les portes de son studio aux collaborations, invitant le beatmaker Clams Casino, le compositeur et violoncelliste britannique Oliver Coates, la compositrice électronique d’avant-garde Juliana Barwick (qui chante !) et les interprètes Ebhoni et Rochelle Jordan (sur l’audacieux extrait Let Go, hybride r & b / house déconstruit).

Et l’ami Cadence Weapon, « poète avant d’être rappeur », insiste Aubin-Dionne, qui a mis des mots sur ces souvenirs de nuits sans fin à se laisser porter par le tempo et les basses. « J’ai beaucoup discuté avec lui de la culture du nightlife, d’épanouissement qu’on peut trouver dans ce monde, que j’ai moi-même trouvé dans le passé et c’est ce que j’ai voulu mettre sur le disque », spécifiquement sur la chanson Night Service, un groove s’articulant sur une cymbale sèche et une pulsion synthétique évoquant le bon vieux Roland TB-303 de l’ère acid house. « Je lui ai demandé d’écrire quelque chose qui s’écouterait comme du spoken word, avec des idées bien précises. C’est cool de sortir d’une musique plus abstraite pour se diriger vers des chansons qui vont directement au but. »

Dawn Chorus permet également à Philippe Aubin-Dionne d’élargir les horizons sonores de son alter ego, ce qui s’entend dès les premières mesures de Serenity, au début de l’album : les timbres clairs des claviers se font rapidement percuter par un breakbeat bien gras auquel Jacques Greene ne nous avait pas habitués.

L’observation le fait rire : « On dirait du Chemical Brothers ! J’ai l’impression qu’en musique électronique, plus que dans d’autres styles musicaux, les créateurs évoluent toujours dans le même genre d’influences, notamment en raison du type d’instruments qu’ils utilisent. Pour cet album [enregistré à Los Angeles dans les studios de Hudson Mohawke], j’ai eu envie de toucher à ces vieux sons, ces vieux instruments, moins pour rendre hommage à tel ou tel grand artiste de l’histoire de cette musique que pour laisser quelques traces des trente dernières années de musiques électroniques de club », précise le musicien, qui ajoute avoir beaucoup réécouté le classique shoegaze Loveless (1991) de My Bloody Valentine en concevant ce disque. « Je l’ai redécouvert, Loveless. Tu sais, lorsque tu passes ton temps en tournée, à jouer dans des clubs, lorsque tu reprends l’avion le lendemain, t’as moins envie de replonger dans le house et le techno. »

Entre les répétitions à Glasgow avec son ingénieur, vidéaste et concepteur d’éclairages Shawn Murphy et les entrevues qu’il accorde à la chaîne, Philippe Aubin-Dionne dit carburer à l’adrénaline. « Mais c’est un moment cool, assure-t-il. L’anxiété par rapport au disque s’est complètement dissipée depuis qu’il est coulé dans le béton : j’ai rendu les masters y a plusieurs mois, j’ai reçu il y a deux semaines les vinyles et les CD. Je suis surtout soulagé de pouvoir enfin partager ça ! »