Festival FrancoFaune: Quelques gorgées de risque

Serge Brideau a été ensorcelant en grand mage acadien, hurlant à la face des Bruxellois ébaubis et instantanément interpellés par une inqualifiable folie psyché-rock.
Photo: FrancoFaune Serge Brideau a été ensorcelant en grand mage acadien, hurlant à la face des Bruxellois ébaubis et instantanément interpellés par une inqualifiable folie psyché-rock.

Il n’avait pas encore joué que ça sentait déjà le coup de circuit en ce mercredi soir du festival FrancoFaune. Des atomes crochus dans la ville de l’Atomium : l’humour belge, le délire acadien. Le groupe Les Hôtesses d’Hilaire a rameuté près de deux cents curieux dans une petite salle du sud de Bruxelles et malgré la barrière de l’accent, au rappel, tout le monde reprenait avec le groupe Une bonne bouteille de vin de la fierté country de Bouctouche, Rhéal Leblanc. En moins de deux, la foule bruxelloise, qui carbure à la rigolade et à la bonne bière, a fait le petit train — on dit là-bas la farandole.

Pour ce concert en sol belge, les Hôtesses avaient mis de côté le spectacle de l’opéra-rock Viens avec moi (présenté en première québécoise à Coup de coeur francophone l’an dernier), préférant une sélection des plus dégourdies de leur répertoire rock. Ils ont énergiquement tout balancé sur la chouette petite scène du Brass, lieu de diffusion établi dans l’ancienne brasserie Wielemans-Ceuppens, un petit trésor d’architecture industrielle du siècle dernier érigé dans la commune de Forest — plusieurs équipements brassicoles anciens sont d’ailleurs toujours exposés dans le centre d’art contemporain Wiels partageant les mêmes espaces.

Bref, Les Hôtesses ont fait du bruit. Ensorcelant Serge Brideau en grand mage acadien vêtu de sa toge et de sa cape de Super Chiac Man, hurlant à la face des Bruxellois ébaubis et instantanément interpellés par cette inqualifiable folie psyché-rock. Il fallait voir les sourires, partout dans la salle, de spectateurs ravis par l’audace de ce barbu de Brideau qui, à la fin du concert, plonge dans la foule, s’assied puis s’étend au sol en feignant de vouloir faire une sieste pendant que le groupe joue sur le ton d’une berceuse, avant de rebondir sur ses pieds. « Saint-Sacramant, la bière est forte icitte ! », a tonné Brideau.

Arnaud, résident du quartier et habitué des concerts au Brass, paraissait agréablement sonné par la décharge acadienne : « Ils ne se prennent pas au sérieux, ça on aime ici », nous assurait-il. Même si la prémisse du concert suivant était elle-même assez pointue, le résultat fut aussi bon enfant : I H8 Camera, super-jam band constitué de figures mythiques de la scène underground belge réunies autour de Rudy Trouvé, fondateur du groupe flamand dEUS (le Radiohead belge, disons) et de Stef Kamil Carlens, fondateur d’un autre important groupe rock indé, Zita Swoon.

« On est un groupe. On fait de l’improvisation. On s’excuse », a annoncé Trouvé, laconique, avant d’ajouter, à l’intention de l’auditoire autant que de l’orchestre : « Là, on va faire une chanson en mi. » Et ça part, sept musiciens sur scène, presque tous néerlandophones, pour ce tout premier concert improvisé en français à la demande de FrancoFaune. Grooves rock poisseux, bruyants mais pas trop, touche de krautrock dans les timbres de synthés, I H8 Camera improvise comme des musiciens qui jouent dans leur garage depuis vingt-cinq ans, pour le plaisir plus que pour se surprendre entre eux. On aurait pris plus d’audaces et quelques gorgées de risques additionnelles.

Partout, Queen K

La délégation musicale canadienne est aussi pertinente que variée cette année à FrancoFaune : après les Hôtesses, les festivaliers entendront Maude Audet — son premier concert en Europe, où elle présentera ses nouvelles chansons ! —, le multi-instrumentiste ontarien McLean et Antoine Corriveau, notamment, dans le cadre des vitrines devant les quelque 70 professionnels de l’industrie musicale internationale invités cette année, un record pour le jeune festival bruxellois.

Et Queen K ! Elle donnait un premier spectacle la veille de notre arrivée (ça s’est bien passé, nous a-t-elle assuré), s’est produite au 5 à 7 « poutine et pâté chinois » organisé au Brass par Musicaction et la SOCAN, puis a pris la juste parole lors du « Symposium international de la chanson contemporaine et néanmoins française » du festival lors d’une réflexion, un brin décousue, sur l’audace en chanson francophone.

Comme un poisson dans l’eau, la poète-interprète. Ne manque aucun concert. Toujours au poste, au mieux à se faire de nouveaux contacts, au pire à donner du soutien moral à ceux qui se produisent dans une salle vide. Ce fut le cas pour Sarahmée jeudi soir dernier, dans la salle du VK, un centre de diffusion / pôle communautaire néerlandais installé dans la commune de Molenbeek, rendue tristement célèbre il y a trois ans lorsqu’on y a retrouvé les responsables des attentats de Paris de 2015.

On croise le codirecteur Florent Le Duc, l’air résolu devant les chiffres des billets en prévente. Il y a trois ans, il avait misé sur une soirée hip-hop avec Roméo Elvis, juste avant que celui-ci n’explose en France. Le risque rapporte moins cette année, convient-il, mais il valait la chandelle ; l’affiche, pourtant, avait du poids, avec la Québécoise, en lice dans la catégorie Révélation de l’année au prochain gala de l’ADISQ, suivie d’une carte blanche à Lord Gasmique, étoile montante de la scène rap belge.

Au mieux, une cinquantaine de spectateurs lorsque Sarahmée s’est amenée sur scène avec son DJ. La MC a donné ce soir-là le même concert qu’elle aurait offert à un Club Soda affichant complet : énergique, magnétique, autoritaire sur scène, imposant le respect par l’agilité avec laquelle elle trouve son aise sur une bombe afrobeats comme sur une lourde production trap. Une professionnelle, jusque dans l’attitude, sans doute ragaillardie par Queen K qui dansait à ses pieds.

On en dira autant du jeune Lord Gasmique, 21 ans, qui a lui aussi performé sans paraître découragé, devant un petit auditoire d’assidus. Encore vert, mais prometteur le Lord, membre du collectif Bruksel’r, adoubé par Roméo Elvis, JeanJass et surtout Damso, de qui il se rapproche le plus esthétiquement — un rap lourd, teigneux, ruminé d’une voix grave et graveleuse. En l’écoutant, on songe vite au Tyler, The Creator des premiers albums : sombre et volontairement provocateur, avec des textes d’une vulgarité facile qui, souhaitons-lui, gagneront en maturité. Soulignons enfin la belle surprise que fut la performance du MC invité Jay MNG, jeune et emphatique rappeur néerlandophone à la prosodie étonnante, capable d’une musicalité que la langue néerlandaise ne nous laissait pas deviner.

Philippe Renaud est l’invité du festival FrancoFaune et de Wallonie-Bruxelles Musiques.