La «Symphonie du Nouveau Monde»: l’art de faire reluire le vernis

Le Copland d’Alondra de la Parra se préoccupe de rythmes plus que de caractérisations sonores.
Photo: François Goupil Le Copland d’Alondra de la Parra se préoccupe de rythmes plus que de caractérisations sonores.

La Mexicaine Alondra de la Parra inaugure cette semaine la nouvelle ligne stratégique de l’Orchestre Métropolitain visant cette saison à confier à quatre cheffes cinq des concerts dévolus à des baguettes invitées.

Alondra de la Parra, 38 ans, est dans le métier depuis 10 ans environ, c’est-à-dire qu’elle y est arrivée au moment où l’engagement de chefs d’orchestre féminines a cessé d’être un tabou pour devenir d’abord une positive curiosité avant de virer en phénomène, soutenu par des initiatives comme celles de Yannick Nézet-Séguin à Montréal ou à Philadelphie.

Une chiche création

Dans les cinq premières minutes et devant une gestique hypertrophiée, peu en phase avec le calme du début d’Appalachian Spring de Copland, nous avons eu tout d’abord très peur pour celle qui est placée sur un pied d’égalité avec ses collègues masculins. Mais cela devait être de la nervosité, car sur l’ensemble du concert, une expressive élégance s’est imposée.

Musicalement, Alondra de la Parra a conquis le public, car elle sait parfaitement s’y prendre. Le critique est là pour gratter le vernis, car il y a beaucoup de vernis… Avant de parler de Copland et Dvorak, il faut toucher un mot de la création mondiale de Karen Sunabacka de Winnipeg : un concerto pour cor anglais dédié à sa défunte tante, Beverly Cluston, femme qui « a souffert d’épisodes de convulsions tout au long de sa vie et a dû composer avec des handicaps tant physiques que développementaux ». La compositrice souhaite rendre hommage à l’enthousiasme et à « la joie de vivre toujours débordants malgré les épreuves » vécues par cette personne.

N’étant pas un intime de la famille ni un familier de l’œuvre de Sunabacka, nous ne sommes pas en mesure de juger si cette musique pauvrette qui tourne en rond à la manière d’un hamster dans une cage, avec des petites cellules répétitives ressemblant à des attaques de pic-bois sur des troncs dans une forêt, est une limitation du génie de l’auteur ou une allusion aux cruels handicaps de la personne à laquelle on rend hommage. Le finale est un sympathique et inoffensif folklorisant sous-Copland qui nous fait réaliser que nous sommes bien au nord des États-Unis.

Dvorak en apparence

Le Copland d’Alondra de la Parra se préoccupe de rythmes plus que de caractérisations sonores. Tout a la même couleur, mais l’œuvre conquiert évidemment avec son apothéose hymnique. La Nouveau Monde fait forte impression, car Alondra de la Parra n’est pas du genre à mettre les percussions ou les cuivres en sourdine et elle sait appuyer là où cela fait de l’effet. La coda du 1er mouvement est flamboyante et le début du finale démarre à fond les manettes.

Mais la musique, c’est plus que des apparences. Une symphonie, c’est comme un organisme et l’unité organique, dans la jolie peinture brossée par Alondra de la Parra, vole en éclats. L’organisme est régi par des rapports de tempos, de dynamiques et des gradations. La Mexicaine s’enivre lorsqu’elle est à fond sur l’accélérateur en fortissimo, mais pour prendre le finale en exemple, le premier relâchement survient au solo de clarinette, pas deux pages avant et, justement, l’intérêt est de sculpter, a tempo, les nuances intermédiaires et les soufflets.

La manière dont, ici, la tension retombe au moindre mezzo forte ou piano, parce que tout ralentit, devient caricaturale. Par ailleurs, nombre de détails qui font le sel de cette œuvre sont totalement ignorés. Exemple au hasard : dans le 1er mouvement, Dvorak donne à trois interventions de violoncelles (m. 201-207) une pression ou une exaltation croissante. Leur première note est successivement forte-piano, puis « piu forte », puis forte. Cette gradation a été totalement ignorée. Ce type d’omissions se compte par dizaines, sans parler du second mouvement, dont les formules imitant les sanglots ou soupirs ont été ignorées.

Un dernier mot relativement à ce que la cheffe a dit au micro de Mario Paquet avant le concert relativement au « son américain » et aux « nouveaux sons » dans la Symphonie du Nouveau Monde. Nous lui recommandons très fortement d’écouter la géniale analyse musicale immortalisée le 9 janvier 1956 par Leonard Bernstein et qui accompagnait son premier enregistrement (American Decca) de l’œuvre (elle est éditée dans le coffre Bernstein Original Masters, mais peut se trouver assez facilement sur YouTube). Il y bat en brèche avec une imparable maestria l’idée de « l’américanité » de cette symphonie. Bernstein est d’ailleurs l’un des plus grands interprètes de cette œuvre, à travers son disque Columbia (aujourd’hui Sony) de 1961.

La Symphonie du Nouveau Monde

Copland : Appalachian Spring, Suite. Karen Sunabacka : Concerto pour cor anglais et orchestre (création mondiale). Dvorak : Symphonie du Nouveau Monde. Mélanie Harel (cor anglais), Orchestre Métropolitain, Alondra de la Parra. Maison symphonique de Montréal, jeudi 10 octobre 2019. Reprises les 11, 12 et 13 en arrondissements.