La harpe sauvage de Sarah Pagé

Concertiste et accompagnatrice depuis près de vingt ans révélée hors de la scène musicale classique auprès de Lhasa de Sela, Patrick Watson et les Barr Brothers, la harpiste montréalaise présente enfin un premier album de compositions originales, intitulé «Dose Curves».
Photo: Alice Chiche Le Devoir Concertiste et accompagnatrice depuis près de vingt ans révélée hors de la scène musicale classique auprès de Lhasa de Sela, Patrick Watson et les Barr Brothers, la harpiste montréalaise présente enfin un premier album de compositions originales, intitulé «Dose Curves».

Excusez le jeu de mots : Sarah Pagé a plusieurs cordes à sa harpe. Concertiste et accompagnatrice depuis près de vingt ans révélée hors de la scène musicale classique auprès de Lhasa de Sela, Patrick Watson et les Barr Brothers, la Montréalaise présente enfin un premier album de compositions originales, Dose Curves, qui marie ses amours pour les musiques classiques et expérimentales.

Tiens ! On dirait du violoncelle durant les premières mesures de la chanson-titre, en ouverture de Dose Curves. Plus loin, sur Lithium Taper, en plein coeur de cet étrange album, on croirait entendre un synthétiseur. Pourtant, non seulement tous ces sons sont extraits d’un seul instrument, la harpe, mais l’album au complet a été enregistré live, sans multipistes « parce que j’avais peur des frais de studio ! dit Sarah Pagé en riant. Je me suis assurée d’y entrer avec du matériel que je pouvais jouer live, en deux ou trois prises seulement ».

« J’ai travaillé pendant un an sur ces compositions avant de les enregistrer, confie la musicienne. Ce disque, c’est d’abord un son que je mijote depuis longtemps, la vision de ce que je voulais accomplir avec la harpe. Je voulais montrer à quel point cet instrument peut être joué seul, qu’il ne manque pas de couleurs au son de la harpe. Pour y arriver, j’ai passé beaucoup de temps à construire mon système d’amplification et de pédales » d’effets qui lui permettent de trafiquer, de transformer le son de la harpe pour créer l’illusion qu’elle est accompagnée par un petit ensemble de musiciens.

Parfois, elle n’a même pas besoin de pédales d’effets. Ce son de violoncelle au début du disque ? Généré à l’aide de deux archets frottant les grosses cordes de métal : « J’ai construit un pick-up — comme ceux des guitares électriques — qui capte le son des cordes graves. Aussi, il y a des moments dans la pièce où le bois de l’archet accroche volontairement une autre corde, le son que ça fait ressemble à celui d’un train qui avance… » Sur Lithium Taper, c’est bel et bien une pédale d’effets qui transforme la harpe en synthétiseur. « Une freeze pedal conçue par la compagnie Electro-Harmonix. Tu joues une note et ça la garde, comme un sustainconstant, un bourdon. Je n’aime pas travailler avec les boucles [loops] en direct, mais j’aime jouer avec l’effet d’un bourdon. »

Expérimenter

Pianiste et guitariste classique de formation, Sarah Pagé a commencé à jouer de cet instrument qui la faisait tant rêver au cégep Vanier, et a poursuivi en interprétation à l’Université McGill. « Au début, je voulais intégrer un orchestre [classique] ; j’adore jouer dans un orchestre, je le fais encore aujourd’hui », même si la vie d’une musicienne professionnelle n’était pas aussi stimulante, sur le plan créatif, que les séances d’improvisation auxquelles elle s’adonne avec ses amis de la scène « populaire », pour ainsi la nommer. « Durant mon cégep, Patrick Watson me sortait pour aller jouer avec sa gang et lui dans les petits bars, se rappelle-t-elle. L’expérimentation, l’improvisation, c’est ça aujourd’hui que j’ai envie de présenter au public. »

Je voulais montrer à quel point cet instrument peut être joué seul, qu’il ne manque pas de couleurs au son de la harpe

Elle a mis du temps à offrir ce premier disque, or le moment ne saurait être mieux choisi. À la faveur d’un retour en force des musiques ambiante et expérimentale, alors que la scène « modern classical » a toujours le vent en poupe, Dose Curves tombe pile avec ses harmonies agréables, ses passages sonores évasifs suivis de motifs de harpe classique. Sarah Pagé joue sur les extrêmes, tantôt complètement impressionniste, tantôt plus près d’un jeu de harpe classique. Étrange, mais à la fois complètement familier.

« J’ai mis du temps à sortir cette musique parce que je ne la comprends pas complètement moi-même, confie la compositrice. Comme beaucoup d’autres compositeurs, j’ai du mal à la définir. C’est une musique instrumentale qui s’appuie beaucoup sur mes bases de musique classique, mais ce n’est pas pop du tout. Vraiment, je ne sais pas à qui ça va plaire ! J’ai encore des doutes sur ce que ça va donner en tournée, moi seule sur scène avec ma harpe et mes effets. »

On la rassure. Avec ses ambiances lumineuses, ses beaux passages de notes claires qui coulent de source, Dose Curves n’est pas hermétique. Sarah Pagé en convient et reconnaît même aspirer à être plus avant-gardiste encore dans sa démarche de création : « J’ai fait beaucoup de musique actuelle et expérimentale, et je continue à le faire. Or, j’ai l’impression que ce sont parfois des musiques qui plaisent d’abord à ceux qui en jouent et pas nécessairement à l’auditeur — je sens que je vais me faire lancer des roches pour avoir dit ça ! Et pourtant, quelque part, j’aime faire de la musique inaccessible et être plus sauvage avec la harpe. »

Dose Curves

Sarah Pagé, Indépendant. En concert le 25 octobre à l’église Saint-Édouard, le 26 à la librairie Saint-Jean-Baptiste de Québec, le 27 au Zaricot Café acoustique de Saint-Hyacinthe, et en novembre, en soutien à Patrick Watson, le 3 à la Maison des arts Desjardins, à Drummondville, et le 5 à la salle Rolland-Brunelle, à Joliette.