Jean-Marie Zeitouni, entre lumière et découvertes

Pour découvrir de nouvelles oeuvres, Jean- Marie Zeitouni le boulimique passe des jours et des nuits à regarder des partitions et à écouter de la musique.
Photo: Alice Chiche Le Devoir Pour découvrir de nouvelles oeuvres, Jean- Marie Zeitouni le boulimique passe des jours et des nuits à regarder des partitions et à écouter de la musique.

L’orchestre de chambre I Musici propose mardi un concert courageux et inventif intitulé Lumière éternelle, dans lequel des compositions de notre temps signées Guillaume Connesson et Morten Lauridsen encadreront le Dixit Dominus de Vivaldi et Geistliches Lied de Brahms.

Si votre intention est de fuir parce que vous assimilez la musique contemporaine à un pensum, n’en faites rien. Donnez à I Musici et à son chef, Jean-Marie Zeitouni, cette chance-là. Ce programme entre exactement dans la ligne de ce que devrait être la saine attitude assurant la vie et la régénération de la musique de concert selon l’adage édicté dans ces colonnes par le chef Stéphane Denève en 2006 : « Normalement, le public devrait être plus excité de découvrir une nouvelle œuvre que d’entendre une symphonie de Beethoven pour la vingtième fois » !

Chose intéressante, il y a 13 ans, le chef français, qui avait alors 34 ans, nous disait : « Je me suis rendu compte qu’un chef a une mission. Et comme j’en ai assez du discours intello-snob, je vais essayer de la formuler simplement. Pour les trois quarts du public, la musique contemporaine en concert, c’est synonyme de pilule amère, de “mauvais médicament avant d’écouter de la vraie musique”. Mon combat est de changer ce cliché. »

Depuis, ce chef, qui n’est pas dans le radar de l’OSM pour 2020-2030 (il n’est d’ailleurs plus disponible) a joint la parole aux actes. En poste à Bruxelles, il programme une œuvre du XXIe siècle, « son » XXIe siècle soigneusement trié, à chaque concert.

Spécialistes en rien, bons en tout

Stéphane Denève, le plus grand défenseur de la musique de Guillaume Connesson, est le lien qui unit Jean-Marie Zeitouni et ce compositeur français de 49 ans. « Cela doit faire deux ou trois ans que je connais la musique de Guillaume Connesson grâce à Stéphane Denève. J’ai été très impressionné. Par la ville de Nancy, où je travaille régulièrement, j’ai pu rentrer en contact avec le compositeur afin de programmer l’une de ses œuvres, son Concerto pour piano avec l’Orchestre de Lorraine. Je lui ai posé des questions sur ses nouvelles compositions en lui disant que j’aimerais le faire connaître au Canada. Il m’a parlé d’une cantate qu’il allait créer en mars 2019 aux Pays-Bas. Il s’est avéré que l’instrumentation était dans nos cordes, que cela parlait de lumière et que je préparais un concert autour de la lumière. Le projet est né comme cela », nous dit Jean-Marie Zeitouni.

Une telle mosaïque d’époques ne pose pas de problèmes au directeur musical d’I Musici. « Au cœur de la vision artistique que je défends, il y a la volonté d’I Musici d’être un orchestre de chambre généraliste. J’ai une passion pour la musique vocale et j’adore l’idée de mélanger la musique de siècles différents. Mon pari avec I Musici, c’est de jouer Vivaldi, Beethoven, Chostakovitch ou Connesson en mettant en valeur les différents langages. Nous voulons être spécialistes de rien et bons en tout. »

« Dans le programme Lumière éternelle, les compositions sont reliées par la thématique espoir et lumière et se répondent l’une l’autre. Ce n’est peut-être pas très évident au niveau marketing, mais au niveau musical, nous sommes dans la même sphère de l’espoir nécessaire dans des temps difficiles. »

Avec un tel projet, ce début de saison d’I Musici est empreint de spiritualité puisque ce concert survient après Le Vaisseau-cœur de Ballet Opéra Pantomime (BOP), en ouverture de la salle Bourgie, auquel I Musici avait contribué. « Ce n’est pas un hasard, se réjouit Jean-Marie Zeitouni. Je rêve de diriger le Lux Æterna de Morten Lauridsen depuis que je suis à la tête d’I Musici et les Trois petites liturgies de Messiaen depuis mes études au conservatoire, il y a 25 ans. Quand BOP est arrivé avec l’idée du Vaisseau-cœur, qui incluait Messiaen, j’étais très content, car j’avais déjà prévu le concert de mardi prochain : cela enrichit les choses. »

Un grand d’aujourd’hui

Connesson et Lauridsen sont des créateurs tous deux accessibles, mais aux profils artistiques très différents. «  Guillaume Connesson a tout un pan de son œuvre qui touche les romans de science-fiction ou des jeux vidéo, un univers que je connais moins. Il y a un mois, j’ai reçu 25 partitions de lui. Je suis en train de passer au travers, c’est un compositeur extraordinaire. Ce qui me rejoint le plus, ce sont les œuvres instrumentales sans lien poétique. Je m’attarde à la musique pour ce qu’elle est : la qualité d’écriture, d’orchestration, d’harmonisateur est exceptionnelle. Oui, il y a un lien avec Ravel, Dutilleux, une manière dans la grande tradition française, mais il y a un langage qui lui appartient et pas du tout prisonnier d’avant-garde. 

«  Avec Lauridsen, on peut parler d’une école mi-californienne, mi-scandinave de musique chorale avec des harmonies très serrées, comme chez Eric Whitacre. Certaines de ces musiques sont pour aujourd’hui davantage que pour les générations futures, mais d’autres peuvent devenir de la musique de répertoire et s’inscrire dans l’histoire de la musique. Pour Connesson, sa destinée est évidente : cet homme écrit des chefs-d’œuvre et on n’a pas fini d’explorer sa musique. S’agissant de Lauridsen, je n’ai pas de doute concernant Lux Æterna. Dans cette œuvre très intime, positive, il y a une recherche de pérennité et c’est une œuvre de grande valeur. 

Pour découvrir de nouvelles œuvres, Jean-Marie Zeitouni le boulimique passe des jours et des nuits à regarder des partitions et à écouter de la musique. «  Je regarde des partitions chaque jour sur des sites. Quand un compositeur fait l’actualité, je vais me faire mon idée. Je garde le contact avec ce qui se fait ailleurs dans le monde. 

Même si l’audace peine parfois à attirer le public, Jean-Marie Zeitouni s’apprête à emboîter le pas à l’initiative bruxelloise de son collègue Stéphane Denève, estimant que ce courage est aussi possible en Amérique du Nord : «  Nous sommes en train de dessiner la planification à long terme pour I Musici. Dans ce plan, nous chercherons à avoir à chaque programme une œuvre composée dans les 30 dernières années, mais aussi, dans la saison, plusieurs œuvres de compositrices. Cela prend des nerfs solides, car le public a besoin de ses références et de noms dont il s’est fait dire depuis des siècles que c’est bon. Mais notre métier c’est de découvrir, de défendre les partitions. Comment, alors, en parler, dans quel contexte ? La soirée des lumières en est un exemple : le message est réel ; c’est un message d’espoir, d’apaisement de recueillement. Mais cela reste un défi. Toujours. 

En concert cette semaine

Denis Matsuev. Dans le cadre des récitals conjointement organisés par l’OSM et Pro Musica, le pianiste russe vient jouer dimanche un programme pyrotechnique haut en couleur comprenant Mephisto-Waltz no 1 et la Sonate de Liszt, Doumka de Tchaïkovski et Petrouchka de Stravinski. Âmes sensibles s’abstenir ! À la Maison symphonique, le dimanche 13 octobre à 14 h 30.

 

Arion. C’est le nouveau directeur artistique, Mathieu Lussier, qui prend en charge le premier concert de la saison. Le titre Telemann à Paris est avant tout prétexte à une exploration de chemins de traverse du baroque français : François Francoeur (1698-1787), Jacques-Christophe Naudot (1690-1762), Jean-Marie Leclair (1697-1764), François Colin de Blamont (1690-1760) et Jean-Féry Rebel (1666-1747). Nouvel horaire fort bienvenu pour le concert sans pause du jeudi. À la salle Bourgie, le jeudi 17 octobre à 18 h. Et le 18 à 19 h 30, le 19 à 16 h et le 20 à 14 h.

Lumière éternelle

Connesson : Liturgies de lumière. Vivaldi : Dixit Dominus RV 807. Brahms : Geistliches Lied op. 30. Lauridsen : Lux Aeterna. Myriam Leblanc et Magali Simard-Galdès (sopranos), Rose Naggar-Tremblay (mezzo), Jacques-Olivier Chartier et David Menzies (ténors), Choeur de chambre, I Musici, Jean-Marie Zeitouni. Salle Bourgie, mardi 15 octobre à 19 h 30.