Lauryn Hill à la Place Bell: à sa manière

Lauryn Hill gesticulait comme toujours, commandant son orchestre à la manière de James Brown, mais avec l’air agacée.
Photo: Peter Klaunzer / Keystone via Associated Press Lauryn Hill gesticulait comme toujours, commandant son orchestre à la manière de James Brown, mais avec l’air agacée.

Ce fut court, une douzaine de chansons livrées en quatre-vingt minutes seulement. Mais d’une intensité ! Lauryn Hill avait le couteau entre les dents samedi soir dernier à la Place Bell durant l’escale québécoise de sa tournée, amorcée l’an dernier, soulignant l’anniversaire de la parution en 1998 de son unique album studio, l’immortel The Miseducation of Lauryn Hill.

L’auteure, compositrice et interprète était l’une des têtes d’affiche de l’édition inaugurale du festival lavalois LVL UP, elle constituait aussi un certain risque, compte tenu de sa réputation de retardataire chronique. À sa dernière visite en 2016 à la Place-des-Arts pendant le Festival international de jazz de Montréal, elle nous avait fait mariner dans nos sièges pendant 1 h 15. Samedi dernier, elle n’a pas attendu les huées des fans avant de se montrer : on ne l’a attendu que pendant 40 minutes, qui sont passées un peu plus rapidement grâce au brio de sa DJ Reborn qui a tricoté des hits rap, R&B et dancehall en haranguant la foule.

Vers 22 h 10, donc, on a tôt fait de reconnaître l’introduction de l’album célébré, avec la voix du professeur prenant les présences en classe et cherchant celle de Lauryn Hill (c’était prophétique…). Hill a ensuite fait irruption pour mordre dans le rap bien tassé de Lost Ones et son refrain jamaïcain citant la mélodie du Bam Bam de Sister Nancy, la voix pas encore tout à fait réchauffée, mais les rimes aussi bien syncopées qu’il y a vingt-et-un an. Derrière elle, un rutilant orchestre comptant trois choristes, la section rythmique, un claviériste, un guitariste et un trompettiste.

Elle gesticulait comme toujours, commandant son orchestre à la manière de James Brown, mais avec l’air agacée. Les signaux, ici, étaient tous autant destinés au sonorisateur de scène qui peinait à ajuster les niveaux de ses moniteurs et de son microphone. On le mentionne parce que les soucis ont perduré pendant quasiment tout le concert — au bout de cinq chansons, Lauryn Hill s’est presque énervée en lui sommant : « Fix it ! ». Des gradins, rien n’y paraissait vraiment, sinon ce désagréable sentiment que Hill soucieuse de bien s’entendre n’était pas pleinement investie dans ses interprétations.

Mais une fois la voix réchauffée et lorsqu’elle oubliait momentanément qu’elle s’entendait mal chanter, c’était incandescent. Ce mélange de soul, de gospel, de funk et de rap, propulsée par l’énergie de l’interprète et sa voix puissante, poignante ensuite sur Everything is Everything, plus tard dans la finale gospel de Forgive Them Father, puis dans l’envolée chorale qui a allongée la superbe To Zion.

Avant de se lancer dans Final Hour, elle a causé un brin – d’abord dans le blanc des yeux de son sonorisateur, puis à nous, bien candidement. De son image de « folle » (« crazy »), surtout, réaffirmant qu’elle mène sa carrière à sa manière, et surtout à la manière d’une musicienne qui est entré dans le métier au début de l’âge adulte et qui a été témoin du meilleur comme du pire, « l’avarice et la manipulation », dans cette industrie. « J’ai six enfants, je mets ma famille et mon bien-être au-devant de ma vanité », dit celle qui offre rarement des enregistrements studio – elle a d’ailleurs causé la surprise en apparaissant il y a moins d’un mois sur une nouvelle chanson du rappeur Pusha T intitulée Coming Home.

Ce fut bref, donc, et un brin chaotique, mais aussi attachant, passionnant. En finale, après To Zion, les bombes, Doo Wop (That Thing) sa reprise si personnelle de Killing Me Softly With His Song, puis deux autres de The Fugees, Ready or Not et Fu-Gee-La.

Eric B. & Rakim

En début de soirée, alors que sur le site extérieur du festival LVL UP les plus jeunes profitaient du travail des artistes du numérique qui exposaient leurs oeuvres originales et des concerts à l’affiche — DJ Kelly du collectif Rap Mommies, Rymz, entre autres —, les plus vieux prenaient place dans l’aréna du Rocket (qui débute par ailleurs son camp de pré-saison ce lundi). Deux générations dans le même festival, mais pas pour les mêmes artistes.

C’était encore plus patent en lisant les noms d’Eric B. et Rakim à l’affiche, en première partie de Ms. Lauryn Hill. Eric B. & Rakim, légendes de Long Island ! Le premier duo DJ / MC à succès de l’histoire du rap, de retour sur scène ! Rakim, reconnu comme l’un des plus importants paroliers de son époque !

Il était là sur scène avec sa garde-robe des années 1980, la veste de cuir noire ornée d’inscriptions scintillantes, Eric B. avec son médaillon gros comme un frisbie derrière les tables tournantes, l’entourage du duo traînant là sur scène, autant pour appuyer les musiciens que pour servir de décor. En quarante-cinq minutes, ils nous avaient fait reculer trente ans en arrière, offrant les plus importantes de leurs plus importants albums, Paid in Full (1987) et Follow the Leader (1988).

L’occasion de mesurer la distance parcourue par le hip-hop depuis cet âge d’or auquel Eric B. & Rakim ont contribué autant que les Run DMC, LL Cool J, Salt-n-Pepa, N.W.A. et Public Enemy. Les vieux breakbeats d’Eric B., cette prosodie placide, réfléchie et articulée qu’est celle de Rakim, quelque chose de complètement suranné en comparaison avec le son des jeunes trublions de la scène trap contemporaine, mais tellement agréable à réentendre.

Et des hits, ils en ont eus, ces deux-là : Eric B. for President — leur premier single, 1986, sa face B aussi a été jouée, My Melody —, I Ain’t No Joke, Microphone Fiend, Don’t Sweat the Technique et, bien évidemment, l’excellente Paid in Full dont la popularité avait à l’époque rejoint les boîtes de nuits grâce au mythique remix qu’en avait fait le duo électronique anglais Coldcut (Paid in Full – Seven Minutes of Madness). Le genre de concert qu’on termine le sourire béat en se disant qu’on peut maintenant le rayer sur la liste des légendes de la musique à voir une fois dans sa vie sur scène.