De Socrate à Lauryn Hill

Autrefois rappeur sous le nom de scène Maître J, Jérémie McEwen rend aujourd’hui la philosophie plus accessible par le biais du hip-hop.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Autrefois rappeur sous le nom de scène Maître J, Jérémie McEwen rend aujourd’hui la philosophie plus accessible par le biais du hip-hop.

« L’idée de ce livre, à l’origine, c’était d’en faire mon projet de doctorat, mais je ne trouvais aucun professeur de philosophie qui voulait m’appuyer », dit aujourd’hui Jérémie McEwen en rigolant, professeur de philosophie au Collège Montmorency où il dirigera vendredi une entrevue avec l’étoile montante du rap montréalais Tizzo dans le cadre des conférences du festival LVL UP. Ce livre s’intitule Philosophie du hip-hop et concrétise l’arrivée de cette culture comme champ d’études universitaires au Québec, un domaine encore peu exploré ici contrairement aux États-Unis où les « hip-hop studies » sont répandues depuis presque vingt ans.

L’auteur est également collaborateur sur ICI Radio-Canada Première. « On me demandait avant d’aller en ondes comment on devait me présenter : “Philosophe, est-ce que c’est trop prétentieux ?”. Y a une espèce de mythe autour de ce mot qui doit être déconstruit, à mon sens. À qui ça s’adresse, au juste ? J’estime que Tupac est philosophe autant que n’importe qui. »

Tupac, et KRS-One, Rakim, Biggie Smalls, Chuck D de Public Enemy, Ice Cube de N.W.A., toutes ces légendes du rap dont McEwen décortique les textes dans son nouveau livre sont des philosophes. Tous des observateurs du monde qui les entoure, tous questionnant les ressorts de la vie racontée avec leurs rimes bien ciselées.

L’auteur, qui enseigne un cours de philosophie du hip-hop depuis quatre ans, s’emploie sur 280 pages à faire des liens entre les grandes voix du rap et de la philosophie, liant le discours de Rakim à celui de Zénon, celui de Tupac Shakur à Aristote et Platon, de The Notorious B.I.G. à Socrate, expliquant ailleurs les similarités entre un texte de KRS-One et la pensée de Heidegger.

Double standard

Lauryn Hill, anciennement du groupe The Fugees et auteure de l’album mythique The Miseducation of Lauryn Hill (1998), est l’objet d’un chapitre complet du livre. Intitulé Lauryn Hill n’est pas une folle, le chapitre aborde non seulement les thèmes du fameux disque de l’auteure-compositrice-interprète, mais touche aussi à la perception, souvent inéquitable, que se fait la scène hip-hop des femmes et des membres de la communauté LGBTQ+. L’artiste sera en concert samedi à la Place Bell, à l’affiche de LVL UP, trois ans après sa dernière visite chez nous, pendant le Festival international de jazz de Montréal.

« Ce que je trouvais important en parlant d’elle, c’est le double standard vis-à-vis des femmes, et pas que dans le milieu artistique. Qu’une femme soit un peu excentrique ? J’ai l’impression que socialement, si on disait ça d’un homme, il devient quelqu’un qui sait ce qu’il veut ou qui ne se plie pas aux lois du marché, alors que pour une femme, ça devient quelqu’un d’ingérable », abonde McEwan, qui garde un vif souvenir des deux heures de chansons qu’elle avait offertes au Théâtre Olympia en 2014.

Le fan de rap, autrefois rappeur lui-même sous le nom de scène Maître J, et le professeur communient dans ces pages accessibles et inventives, qui nous en apprendront davantage sur les différents courants philosophiques que sur l’histoire du rap américain. « Absolument, et c’est un choix assumé, défend l’auteur. Comme dans ma classe, le prérequis absolu, c’est d’aimer le hip-hop. Aimer la philosophie, c’est secondaire. Et [ce livre incarne] quelque chose dans ma démarche que j’assume de plus en plus, c’est-à-dire m’intéresser à la philosophie qui est présente dans la culture populaire »

Sa manière de rendre la philosophie plus accessible par le biais du rap, Jérémie McEwen a beau la qualifier de « philo-pop », elle est pourtant prise très au sérieux par les académiciens américains, qui nourrissent notre savoir de recherches sur la culture hip-hop. Et ce depuis longtemps : « Concernant le retard qu’accuse le Québec à propos de la reconnaissance du rap, je crois d’abord que ce n’est pas le seul domaine dans lequel on accuse un retard par rapport aux Américains. Le rap est bien sûr né aux États-Unis, Paris en est ensuite devenu une capitale, et ça a essaimé ensuite un peu partout, si bien que pour des études sur le sujet au Québec, il a fallu attendre. »

Et ce n’est qu’un début de la recherche sérieuse sur la culture hip-hop, prévient le professeur : « Y a mon livre, mais dans cinq ans, il y en aura beaucoup d’autres. J’entends de plus en plus parler d’étudiants à la maîtrise et au doctorat, en sociologie, en linguistique, etc., qui font des études sur le hip-hop. Soit, on a du retard, mais au moins, c’est en marche. On est mûr pour ça et j’ai l’impression que c’est en lien avec la musique elle-même, qui commence à être mieux reconnue dans l’industrie [au Québec]. Ce n’est plus qu’un sous-genre négligé. »