Vic Vogel, jazzman iconoclaste

Vic Vogel est décédé lundi, jour qu’il a toujours consacré aux répétitions avec son band.
Photo: Festival international de jazz de Montréal Vic Vogel est décédé lundi, jour qu’il a toujours consacré aux répétitions avec son band.

Son appétit de musique était sans limites, et il écrivait encore, dit-on, dans le lit d’hôpital qui avait été installé dans sa maison depuis quelques années. Le pianiste, tromboniste et arrangeur québécois Vic Vogel est mort lundi à Montréal à 84 ans, des suites d’une longue maladie. Tous les lundis, les membres de son célèbre Big Band, continuaient de se regrouper autour de son lit pour lui jouer de la musique. Et jusqu’à récemment, Vogel pouvait encore les accompagner sur son piano Steinway, raconte Alain Simard. Ce piano, Vic Vogel l’a acquis dans les années 1950, grâce à de l’argent courageusement emprunté au chef de la mafia Vic Cotroni et à quelques amis, raconte Marie Desjardins, dans une biographie de l’artiste parue en 2013. Vic Vogel travaillait alors au Vic’s café, à l’endroit où se trouvent aujourd’hui les Foufounes électriques. « Quand un désir tenaillait Vic, il y pensait jusqu’à l’obsession », écrit Marie Desjardins.

C’est aussi ce que raconte le pianiste montréalais Oliver Jones, qui l’a connu lorsqu’il avait quinze ans et Vogel quatorze. « On jouait au YMCA », raconte-t-il en entrevue. « Je jouais pour des membres de ma communauté de Petite-Bourgogne et lui jouait pour des gens de la Petite-Italie. » « Il adorait la musique et il n’y avait pas de doute sur le fait qu’il allait faire ce qu’il voulait », dit Oliver Jones. À l’époque, Jones et Vogel participaient à des concours de musiciens amateurs.

Têtu et volontaire, Vic Vogel était aussi un « esprit libre », témoigne Alain Simard, l’un des fondateurs du Festival international de jazz de Montréal. « Il avait un style bien à lui et il voulait faire les choses à sa façon, poursuit Oliver Jones. Il était audacieux. On ne savait jamais à quoi s’attendre, et c’était toujours excitant de jouer avec lui ». « Avant la création du Festival international de jazz, Vic Vogel jouait tous les lundis à l’El Casino, un bar juché à l’étage de l’ancien Spectrum, rue Sainte-Catherine », se souvient Alain Simard, qui a d’ailleurs produit le premier album du Vic Vogel Big Band à l’occasion du Festival international de jazz de 1982. Et bien que Vic Vogel ait largement appris la musique en autodidacte, plusieurs de ses musiciens sont devenus de grands professeurs dans les facultés de musique de la ville. C’est là qu’ont débuté Jean Fréchette, Ron Di Lauro ou Michel Donato. En plus d’être le chef d’orchestre de Radio-Canada et de CBC durant de nombreuses années, Vic Vogel a composé la musique de très grands événements montréalais, dont l’Exposition universelle de 1967 et les Jeux olympiques de 1976. « C’est lui qui m’a fait découvrir André Mathieu », dit Alain Simard. Vic Vogel avait d’ailleurs écrit ses arrangements pour les Jeux olympiques à partir de l’oeuvre du musicien classique André Mathieu.

« C’est un grand Montréalais que nous venons de perdre. Le nom de Vic Vogel est associé à l’image d’un musicien qui réussissait à chacune de ses apparitions à nous faire partager sa passion pour la musique, et en particulier pour le jazz », ont écrit, dans un communiqué, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, la présidente du conseil municipal, Cathy Wong, et le président du Conseil des arts de Montréal, Jan-Fryderyk Pleszczynski.

Participant assidu au Festival international de jazz de Montréal, où il a fait 50 apparitions, selon Alain Simard, Vic Vogel a aussi accompagné de très grands noms du monde du spectacle, dont Édith Piaf, Ella Fitzgerald, Paul Anka, ou Céline Dion. Son orchestre et lui ont aussi enregistré un disque avec le groupe Offenfach : En fusion. Rénald Bellemare, qui a signé un documentaire sur Vic Vogel en 2007, L’homme de cuivre, se souvient d’un homme qui aimait jouer des tours. Vic Vogel avait notamment caché la gaine dont Michel Legrand se servait pour avoir l’air plus mince, raconte Rénald Bellemare. Pour lui, Vic Vogel était une véritable « université du jazz ». Il avait développé une « étiquette des musiciens rebelles », dit-il. Bien qu’iconoclaste, il tolérait pourtant mal que les membres de son orchestre aient trop de style. C’est ainsi qu’il aurait notamment chassé Yannick Rieu du Big Band parce qu’il s’était présenté à une prestation coiffé d’un mohawk ! Ami de longue date, Éric Ayotte raconte cependant que le Big Band de Vic Vogel répétait religieusement tous les lundis, et qu’on pouvait y avoir une place à vie dans la mesure où on se présentait à ses répétitions où qu’on y déléguait quelqu’un d’autre pour que la place soit occupée. Des copistes s’occupaient de copier des partitions qui étaient distribuées à chacun. » C’était une université sans subvention », dit Rénald Bellemare.

Stephan Victor Vogel est né à Montréal en 1935 de parents hongrois et autrichien. Il a dirigé son premier ensemble en 1960. Et pour Rénald Bellemare, il était aussi « un livre ouvert » sur l’histoire du jazz, sur les bars et les cabarets des années 1960. « Vic avait tout vu. Il était curieux et se couchait tard », dit-il.

En 2015, la maladie avait l’empêché de prendre part à son propre concert d’adieu organisé dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal. « André Ménard et moi, on est allés lui remettre le prix hommage Miles Davis chez lui », raconte Alain Simard. « C’était un gars attachant », dit Alain Simard. Pour Rénald Bellemare, Vic Vogel a eu une » belle fin », entouré de gens qui l’aimaient et qui le lui ont témoigné abondamment durant les derniers moments de sa vie. Sans fausse note.