La lumière subtilement distillée par Christian Blackshaw

Avec le pianiste britannique Christian Blackshaw, chaque note tombe au bon moment, avec la bonne intensité.
Photo: Si Barber Avec le pianiste britannique Christian Blackshaw, chaque note tombe au bon moment, avec la bonne intensité.

Le Christian Blackshaw du concert à Montréal dimanche après-midi, et que nous avons croisé samedi à l’entracte d’Eugène Onéguine, qu’il écoutait en grand connaisseur (il a effectué ses études à Saint-Pétersbourg), est un homme heureux.

Il y a un mois, le pianiste britannique faisait sa première rencontre musicale avec Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de Philadelphie à Saratoga dans le 27e Concerto de Mozart. Il semble que cela ait « matché » musicalement très intensément de part et d’autre… Le terme « première rencontre » est donc adapté.

À Montréal, cet artiste hors du commun est devenu un habitué, puisqu’il est sollicité par le Ladies’ Morning et la salle Bourgie, où il reviendra cette saison pour compléter son intégrale des sonates de Mozart. Mozart amorçait le récital de dimanche, mais avec une formule fort originale : l’enchaînement de la Fantaisie en ré mineur, d’un Rondo en ré majeur et de l’Adagio en si mineur K. 540.

Il aurait été tentant de créer avec ces trois pièces isolées une sonate reconstituée, en plaçant le rondo à la fin. Blackshaw ne succombe pas à cette facile tentation. Avec lui, le triptyque devient une exploration de plus en plus solennelle et mystérieuse du monde intérieur de Mozart, de ses tensions et incertitudes, en mode mineur : ré mineur et si mineur aux extrêmes, avec une soupape, le rondo, entre deux.

Le contrôle sonore

Dans un tel récital, où Mozart rejoint Schubert, Schumann est une apparition étrange, surtout son oeuvre la plus tortueuse, cette quasi indéchiffrable Humoresque opus 20, si difficile à faire tenir architecturalement. C’est ce que parvient à faire Christian Blackshaw, alternant rêveries et foucades en des gradations de tempo et d’expression fort justes. Un léger excès de pédale dans le 3e épisode, « simple et doux », est parfaitement compensé dans le dernier volet, « Zum Beschluss » qui, rappelant « Le poète parle », donne envie d’entendre le pianiste britannique dans les plus accessibles Scènes d’enfants.

Il est toujours très délicat de mettre des mots sur quelque chose qui représente une sorte d’idéal d’éthique musicale. L’ultime Sonate D. 960 de Schubert résume très bien l’art de Christian Blackshaw, tel qu’on l’entend également dans Mozart. Sur le plan technique, on parlera du contrôle quasi irréel du son (dernière section de l’Adagio K. 540, main gauche du 2e mouvement de la D. 960).

Sur le plan musical, c’est plus complexe. Dans Schubert, Blackshaw ne joue jamais la prémonition de la mort. Il y a, comme dans la 9e Symphonie de Mahler par Yannick Nézet-Séguin, une étincelle d’aspiration à la vie, qui se matérialise par des irruptions du registre aigu et des forte très sonores (4e mouvement, qui, hélas, se désunissait parfois).

Pour décrire la magie de Blackshaw, qui unit Mozart et Schubert, imaginez ces oeuvres comme de grosses bulles. Ces bulles sont totalement saturées de sons et de musique. Pas de coin mort, pas de déformation, pas de poche d’air. Chaque note tombe au bon moment, avec l’intensité qui sied à l’instant. Silence et résonances sont compris dans cette sorte d’harmonie suprême, qui inclut d’ailleurs l’enchaînement des mouvements, dans un seul souffle devant une salle coite.

C’est de la musique rare. Pas unique, car Emanuel Ax, Marc-André Hamelin, et même Lang Lang, nous ont donné de grandes D. 960 ces dix dernières années. Des instants à garder en mémoire à une époque en pleine confusion qui, plus que jamais, a besoin de repères et de références.

Ladies' Morning Musical Club

Récital Christian Blackshaw. Mozart : Fantaisie en ré mineur K. 397. Rondo en ré majeur K. 485. Adagio en si mineur K. 540. Schumann : Humoreske opus 20. Schubert : Sonate pour piano en si bémol majeur D. 960. Salle Pollack, dimanche 15 septembre 2019.