Massive Attack au Centre Bell: faire oeuvre utile

Tournée nostalgique, soit, or autant qu’elle serve à quelque chose–ici, à river le clou des propos inquiets et orchestrations étouffantes, oppressantes, de l’album original.
Photo: Dale de la Rey Archives Agence France-Presse Tournée nostalgique, soit, or autant qu’elle serve à quelque chose–ici, à river le clou des propos inquiets et orchestrations étouffantes, oppressantes, de l’album original.

Le problème avec cette damnée paranoïa, thème central de Mezzanine de Massive Attack, c’est qu’elle semble s’imposer aujourd’hui encore plus qu’au moment de la sortie de l’album il y a vingt-et-un an. Comme un virus dont le duo britannique tenterait de se défaire en crachant les chansons de cet album considéré comme un classique de sa discographie et qui méritait amplement cette tournée anniversaire transformée hier soir au Centre Bell en pamphlet anti-tout-ce-qui-cloche en 2019, Trump et Poutine en premiers chefs.

Massive Attack s’était fait discret au courant de la dernière décennie. Son dernier album remonte à 2010 (Heligoland) et le groupe n’a offert depuis qu’une poignée de chansons, la plus récente étant une reprise d’une composition du poète et rockeur sibérien Yegor Letov parue sur un obscur label. Il a fallu le vingtième anniversaire de Mezzanine, sa réédition augmentée de la version dub de Mad Professor jamais éditée auparavant, pour le faire émerger de sa quasi-hibernation.

Tournée nostalgique, soit, or autant qu’elle serve à quelque chose – ici, à river le clou des propos inquiets et orchestrations étouffantes, oppressantes, de l’album original. Ce que Massive Attack s’est employé à faire samedi soir avec une précision chirurgicale : pas de première partie, ni même de rappel après les dix-sept chansons offertes et réglées au millième de seconde avec la bande vidéo coup-de-poing qui accompagnait la musique. Il a visé au flanc, et l’a atteint, pendant quatre-vingt-dix minutes.

Il ne s’agit toutefois pas une tournée d’album classique durant laquelle le groupe reproduit docilement le disque avec les chansons dans l’ordre, service à la clientèle-mélomane offert avec petit chocolat sur l’oreiller. Au programme, chansons dans le désordre, répertoire augmenté de reprises en lien avec ledit disque. Tenez, en ouverture, I Found a Reason du Velvet Underground, parce qu’échantillonnée à l’époque sur la chanson Risingson. Curieuse mise en bouche : une chanson douce aux influences doo-wop qui, hier soir, est tombée un peu à plat, cependant suivie par une Risingson qui nous a secoué les puces, avec cette ligne de basse hypnotique que tous ont reconnu dès la première mesure.

La pirouette s’est répétée à quelque reprises : lorsque Massive Attack – le duo comptait sur l’appui de deux batteurs, deux guitaristes, un bassiste, un claviériste, Robert Del Naja un peu partout au micro et aux instruments, rejoint parfois par Grant Marshall à la voix – a repris 10:15 Saturday Night de The Cure (au tempo rock bien senti), échantillonnée celle-là sur Man Next Door (elle-même une reprise de John Holt, popularisée par Andy) qui suivit. Et qui fut applaudie à tout rompre, alors que le légendaire chanteur jamaïcain et collaborateur de longue date Horace Andy, héros de la soirée, est venu pousser la note qui ondule comme lui seul sait la faire onduler avec son trémolo reconnaissable entre tous. Dans le dernier tiers, on a eu droit à une version bien dégourdie de Rockwrok d’Ultravox, échantillonnée sur la suave Inertia Creeps, jouée juste avant.

Accueillie comme il se doit, la voix de Cocteau Twins, Liz Fraser, est apparue à son tour pour la sibylline et fumigène Black Milk, soulignant à nouveau l’influence du dub et du reggae dans le son de Massive Attack ; les deux chanteurs invités ont eu le grand mérite de donner un peu plus d’âme aux interprétations des chansons de Mezzanine qui, autrement, passaient comme des reproductions un brin figées des versions originales, comme si l’orchestre était condamné à le rejouer note pour note. Pour le meilleur comme le pire : la sonorisation était impressionnante au Centre Bell, le menu détail de ces orchestrations bruitistes et expérimentales aussi riche que sur disque, mais les voix de Del Naja et Marshall étouffaient sous le jeu de l’orchestre.

Et pour ajouter à l’atmosphère souvent contrite du concert, les projections vidéo accompagnant chacune des chansons étaient lourdes de symboliques. Documents d’archives en début de concert évoquant la fin du siècle dernier, Saddam Hussein qui parade, Britney Spears en crise croquée par les paparazzis, messages orwelliens de surveillance de masse s’amplifiant avec le développement des nouvelles technologies… Lorsque Massive Attack, avec Liz Fraser au micro, a interprété Where Have All the Flowers Gone (citée par Daddy G dans le texte d’Inertia Creep), l’écran géant affichait un montage de scènes de destruction (en Syrie ?) et de deuil aussi graphiques que poignantes. Qui a envie d’applaudir après ça ?

Et des images d’il y a deux décennies, Massive Attack a fait le pont jusqu’à aujourd’hui, abordant les idées conspirationnistes, se servant d’Inertia Creep pour dénoncer la crise des opioïdes, puis soulignant à gros trait la collusion entre Vladimir Poutine et Donald Trump durant la finale, Rockwrok, Angel, Teardrop (applaudie à tout rompre) et Group Four. Juste avant cette dernière, l’orchestre s’est fendu d’une brève et étrange interprétation du méga-hit techno-pop Levels d’Avicii, qui s’est enlevé la vie en avril 2018, comme pour faire un lien avec les images d’une Britney Spears désemparée présentées en début de cette soirée pas du tout festive, parfois même inconfortable.