L’âme russe gagne l’Opéra de Montréal

Nicole Car et Étienne Dupuis prennent l’Opéra de Montréal avec «Eugène Onéguine».
Photo: Corey Weaver Nicole Car et Étienne Dupuis prennent l’Opéra de Montréal avec «Eugène Onéguine».

Après de nombreuses années de disette, l’opéra russe accède à l’Opéra de Montréal avec l’un de ses chefs-d’œuvre, Eugène Onéguine de Tchaïkovski. Cette programmation n’est pas le fruit d’une subite reconnaissance d’un pan jusqu’ici délaissé du répertoire lyrique, mais doit tout aux aléas heureux de la vie personnelle d’un éminent chanteur québécois, le baryton Étienne Dupuis, dont Eugène Onéguine est un rôle fétiche et qui a rencontré son épouse, la soprano australienne Nicole Car, en 2015 en répétant ce rôle et cet opéra pour les spectacles de la Deutsche Oper de Berlin.

Désormais parents, les chanteurs sont désormais quasi inséparables à la scène. On les a ainsi vus récemment au cinéma dans le Don Giovanni de l’Opéra de Paris, où Étienne Dupuis incarnait le rôle-titre et Nicole Car endossait les habits de Donna Elvira. Avantage majeur par rapport à d’autres couples de la même profession : les deux chanteurs sont de même niveau, ce qui facilite la vie aux directeurs des maisons d’opéra !

Double naissance

Le parcours jusqu’à Eugène Onéguine est celui d’une confluence : celle de la double naissance de la littérature russe et de la musique russe. Avant le XIXe siècle, la musique russe est religieuse (vocale) ou populaire. Au XVIIIe siècle, les tsars accueillent les artistes européens et ce sont les Italiens qui ont la cote. L’émule russe le plus doué de Rossini se nomme Alexandre Aliabiev (1787-1851). La naissance d’une vraie « musique russe » est attribuée à Mikhaïl Glinka (1804-1857) avec son opéra Une vie pour le tsar (1836), d’après la légende du héros national Ivan Soussanine.

Ce mouvement musical suit un mouvement littéraire. Le « Glinka des lettres » est Alexandre Pouchkine, né à Moscou en 1799. Élevé en français, Pouchkine, également féru de littérature anglaise, apprend la langue russe et ses légendes par sa nounou. Si la musique est tournée vers l’Italie, le monde de la littérature n’a d’yeux que pour la France. Devenu poète et écrivain frondeur, Pouchkine n’invente rien mais impose le russe « parlé » comme langue d’écriture et affranchi de l’influence française. Selon la belle formule d’Henri Troyat : « Certes, il existait une littérature en Russie avant Pouchkine, mais la littérature russe proprement dite est née avec lui. Ses prédécesseurs bornaient leur ambition à copier les modèles occidentaux. Ils s’exprimaient en russe et pensaient en français. Lui, le premier, pensa et s’exprima en russe. »

L’œuvre de Pouchkine, dont on ne peut même pas imaginer l’ampleur s’il n’avait été tué prématurément à 37 ans lors d’un duel, a littéralement nourri l’opéra russe. L’un de ses premiers écrits, le poème épique Rouslan et Ludmila (1817), deviendra en 1842 l’opéra le plus célèbre de Glinka.

À la suite de Glinka, Alexandre Dargomyjski adaptera Le convive de pierre, un drame de 1830 autour de don Juan. Ce Dargomyjski, oublié aujourd’hui, est le vrai théoricien du nationalisme musical russe. C’est autour de lui que s’est formé le fameux groupe des cinq fondé par Mili Balakirev et comprenant César Cui, Nicolaï Rimski-Korsakov, Alexandre Borodine et Modeste Moussorgski.

Ces compositeurs ont évidemment puisé chez Pouchkine des sujets pour leurs opéras : Boris Godounov pour Moussorgski ; Tsar saltan, Mozart et Salieri, Le coq d’or pour Rimski-Korsakov ; Le prisonnier du Caucase pour Cui. Malgré cela, la grande corrélation entre Pouchkine et la musique s’effectue à travers Tchaïkovski et, de façon emblématique, les deux œuvres lyriques qu’il lui a inspirées : Eugène Onéguine et La dame de pique, par ailleurs les deux plus célèbres des neuf opéras de Tchaïkovski.

La rencontre d’un auteur et d’un compositeur

L’affinité du musicien pour le poète se devine d’emblée. Eugène Onéguine n’est pas un opéra ! Tchaïkovski a volontairement opté pour le terme « scènes lyriques ». Évidemment, dans les œuvres listées un peu plus haut, il y a des chefs-d’œuvre, comme le grandiose Boris Godounov ou l’acéré Coq d’or, mais Eugène Onéguine, c’est comme un concentré du romantisme russe ficelé en deux heures et demie sur une scène d’opéra. Que voit-on dans Eugène Onéguine ? Des êtres tourmentés en quête d’un bonheur qui les fuit.

Onéguine est un dandy oisif de Saint-Pétersbourg retiré à la campagne. Avec son ami Lenski, il visite la maison des Larine. Madame Larina a deux filles : Olga et Tatiana. Olga est extravertie, Tatiana romantique. Lenski est fiancé à Olga, ce qui étonne Onéguine. Tatiana s’éprend d’Onéguine et lui écrit une lettre enflammée. Elle voit en lui l’homme qui lui est destiné. Onéguine lui rend visite pour rejeter ses avances avec condescendance.

Au IIe acte, lors de la fête de Tatiana, Onéguine danse ostensiblement avec Olga, ce qui enrage Lenski, qui le provoque en duel devant tous les invités. Lenski sera tué lors de ce duel.

Le IIIe acte nous situe plusieurs années après ces événements. Miné par les regrets d’avoir tué son ami et ennuyé par une existence vaine, Onéguine se retrouve dans un bal d’une riche demeure à Saint-Pétersbourg. Le prince Grémine entre avec son épouse, qui n’est autre que Tatiana. Grémine vante sa belle vie avec Tatiana. Ayant face à lui une aristocrate et non plus une paysanne, Onéguine brûle de désir et écrit à son tour une lettre d’amour à Tatiana. Les larmes aux yeux, Tatiana admet qu’Onéguine est resté la flamme de sa vie, mais elle choisit de rester fidèle aux côtés son époux. Onéguine s’effondre, rongé par le désespoir.

Tchaïkovski a relevé le défi en raison de « la poésie de l’ensemble, l’aspect humain et la simplicité du sujet, servis par un texte génial ». Et défi il y a ! Où est l’action ? Pas de « Scène de couronnement de Boris » ici ! Tout au plus un bal, avec une danse, une polonaise, devenue fameuse. Tout se passe dans la tête des personnages.

Mais, là aussi, il y a une adéquation Tchaïkovski-Pouchkine. Le compositeur, amoureux de Tatiana, était ébloui par les vers du poète et a cherché à calquer un style musical, une caractérisation subtile par des thèmes récurrents et des instruments. Pour reprendre la formule de Catherine Duault : « Pouchkine a su faire émerger une langue littéraire riche, mélodieuse, faite d’un audacieux mélange d’archaïsmes et de russe de tous les jours. La poésie devient un instrument souple qui permet d’aborder tous les registres : poèmes narratifs, amoureux ou politiques. D’un poème où l’on parle comme dans la vie à un opéra où l’on chante comme on parlerait, il n’y avait qu’un pas que Tchaïkovski allait franchir. »

Par contre, parallèle que l’on ne fait jamais, l’univers musical d’Eugène Onéguine (1878), sans les mots, est entièrement en germe dans une œuvre que l’on méconnaît à tort. Si, donc, vous avez une intégrale des symphonies de Tchaïkovski, ressortez donc, après avoir vu l’opéra, le disque de l’intégrale que vous n’écoutez jamais : celui de la 3e Symphonie (1875), si mal aimée.

L’opéra Eugène Onéguine prend l’affiche ce soir pour quatre représentations.

Babi Yar à l’OSM

C’est avec une grande partition du XXe siècle musical que Kent Nagano entame sa dernière saison, mardi et mercredi. La 13e Symphonie de Dmitri Chostakovich sur des poèmes d’Evgueni Evtouchenko évoque dans son premier mouvement le massacre de Babi Yar (assassinat en 1941 de 33 771 Juifs par balle en deux jours par des nazis en Ukraine) et d’autres violences antisémites. Dans les autres volets, elle brosse un portrait cynique de la vie en Union soviétique. La symphonie (1961) eut maille à partir avec la censure. Nikita Khrouchtchev menaça de stopper l’exécution de l’oeuvre. La création eut bien lieu, mais Mravinski se défila (la symphonie fut créée par Kondrachine), la basse Boris Gmyria reçut l’ordre de quitter la générale et fut remplacée le jour du concert par Vitaly Gromadsky, et des textes durent être réécrits pour se conformer à la ligne du parti. Le texte original a repris droit de cité et la partition n’a rien perdu de sa force. À la Maison symphonique de Montréal, mardi 17 septembre à 19 h, et le mercredi 18 à 20 h.

Eugène Onéguine

Scènes lyriques en 3 actes d’après Pouchkine. Étienne Dupuis (Eugène Onéguine), Nicole Car (Tatiana), Carolyn Sproule (Olga), Owen McCausland (Lenski), Christianne Bélanger (Larina), Denis Sedov (Grémine), Simon Chaussé (M. Guillot), Spencer Britten (Triquet), Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, Guillaume Tourniaire. Coproduction des opéras de Kansas City, d’Hawaï, du Michigan, d’Atlanta et de Seattle. À la salle Wilfrid-Pelletier les 14, 17 et 19 septembre à 19 h 30, et le 22 septembre à 14 h.