C’était écrit sur la porte de Jlin

Depuis sa dernière visite, la musicienne américaine Jlin a accédé à l’élite mondiale de la musique électronique d’avant-garde.
Photo: Madhumita Nandi Depuis sa dernière visite, la musicienne américaine Jlin a accédé à l’élite mondiale de la musique électronique d’avant-garde.

« Quand on me demande quel genre de musique je fais, je réponds : du CPU. C pour Clean, P pour Precise, U pour Unpredictable ». L’Américaine Jerrilynn Patton, ou Jlin, ainsi qu’elle préfère qu’on l’appelle, est venue une première fois à MUTEK en 2016 et ce fut épique ; le concert qu’elle présentera samedi, essentiellement constitué du matériel de son prochain album attendu en 2020, s’annonce tout aussi mémorable.

Il y a trois ans, dans cette salle du Musée d’art contemporain envahie par ses ondes infrabasses, on se sentait flotter dans l’espace devant elle. À compter les cliquetis de ses motifs rythmiques nerveux comme autant d’étoiles dans le ciel. Issue de la scène footwork de Chicago, Jlin a sublimé le genre en inventant une musique électronique impressionniste, complexe mais spectaculaire, qui fait courir l’imagination de l’auditeur

Or, depuis sa dernière visite, la musicienne a accédé à l’élite mondiale de la musique électronique d’avant-garde, un statut consolidé par la brillance de Anthology paru l’an dernier sous l’étiquette Planet Mu, une trame musicale commandée par le chorégraphe britannique Wayne McGregor.

« J’ai évolué depuis ce premier concert à MUTEK, en tant que personne et en tant qu’artiste, estime Jlin. J’ai gardé ma signature sonore, mais musicalement, je suis ailleurs aujourd’hui et je crois que c’est en grande partie grâce à la musique que j’ai composée pour McGregor. Quelque chose s’est allumé en moi avec cette oeuvre et de faire ce travail m’a rendue très heureuse — j’avais toujours rêvé de composer pour la danse contemporaine ou le ballet. »

En fait, le tout premier spectacle de danse contemporaine auquel Jlin a assisté fut celui de McGregor pour lequel elle avait écrit cette musique tellement éclatée et passionnée, où les motifs rythmiques du footwork — ce son frénétique né à Chicago il y a une vingtaine d’années — entrent en collision avec l’électro expérimentale et la musique ambient « d’une manière que je n’avais jamais faite sur les précédents albums », les solides Dark Energy (2015) et Black Origami (2017).

« Un moment magique que la première de ce spectacle », abonde-t-elle, qui fut aussi une révélation personnelle, raconte Jlin : « Ma mère avait reconnu en moi très tôt que j’étais une compositrice. Elle me disait « You are a composer ! » Ça me fâchait, je lui répondais : mais ce n’est pas ce que j’essaie de faire ! Ç’a été difficile pour moi de le reconnaître ». En arrivant en coulisses le soir de la première du spectacle de McGregor, on lui a montré sa loge. « Sur la porte, c’était écrit : Jerrilynn Patton, Composer. J’ai pouffé de rire, mais en même temps, je le prenais comme un immense honneur. C’est à ce moment que j’ai accepté de me considérer comme une compositrice ».

Il appert que d’autres musiciens avaient eu la même intuition que sa maman : le printemps dernier à la Maison symphonique, l’ensemble contemporain Kronos Quartet a interprété une oeuvre originale de Jlin. « C’est curieux parce que cette oeuvre que j’ai écrite pour eux était à la base une ébauche, une sorte d’étude, qui a fini par évoluer en une pièce complète. C’était tout à fait moi, « clean, precise and unpredictable », et à force de la retravailler, ça m’a frappé : ça, c’est pour le Kronos. Et c’est justement ce qu’ils m’avaient demandé. Ils m’ont dit : n’essaie pas d’écrire pour le quartet, écris pour toi d’abord. »

« Je n’ai pas de méthode particulière lorsque je travaille, poursuit Jlin. J’écris, je compose, c’est tout. Et c’est un geste d’une grande vulnérabilité parce qu’on ne sait jamais comment nos oeuvres seront accueillies par le public. On ne peut connaître la réaction des gens, même si je n’écris pas pour susciter leurs réactions. J’écris parce que j’ai besoin de le faire. J’écris parce que c’est qui je suis », musicienne depuis dix ans, DJ, remixeuse, compositrice, originaire d’une petite ville de l’Indiana où elle réside toujours, fascinée par le son de l’underground électronique, rêche et agile de Chicago qu’elle a assimilé dès ses premières productions.

Aujourd’hui, elle enchaîne les projets : une collaboration avec sa grande amie Holly Herndon (sur le récent album de celle-ci, l’étonnant Proto), une première trame musicale de jeu vidéo — Songs of the Lost de la designer Paloma Dawkins, présentée en version VR au volet MUTEK_IMG jusqu’à dimanche — ainsi qu’une autre commande qui occupe son temps ces jours-ci et qu’elle doit encore tenir secrète.

« C’est ce que je disais à une amie hier soir : ce qui est chouette dans l’acte de composer, c’est de ne pas savoir où ça va te mener et jusqu’où tu peux te rendre avec une oeuvre. C’en est parfois épeurant ! » Jlin partagera la scène du MTelus demain soir avec les Montréalais Gene Tellem et Project Pablo, ainsi qu’avec le Britannique Call Super, les Équatoriens Nicola Cruz et Fidel Eljuri et les Américains Reggie Watts et John Tejada (Wajatta).

Jlin se produira samedi soir dans le cadre de l’événement Nocturne 5 du festival Mutek, à 22 h, au MTelus.