Impasses de la diplomatie en musique

Le chef d'orchestre, Yannick Nézet-Séguin
Photo: Pure Perception Le chef d'orchestre, Yannick Nézet-Séguin

Une foule des très grands jours, incluant la ministre de la Culture, Nathalie Roy, s’est pressée dimanche après-midi au concert de Yannick Nézet-Séguin et Marc-André Hamelin, concert au programme très inhabituel, les pianistes capables de relever le défi d’enchaîner les deux concertos de Brahms n’étant pas nombreux.

La tradition, si tradition il y a, était dans les années 1980 l’apanage du pianiste argentin Bruno Leonardo Gelber, qui se délectait du tour de force. On peut imaginer que des pianistes de la trempe de Stephen Hough ou Boris Berezovsky sont également capables aujourd’hui de cette prouesse d’endurance.

Il est un peu difficile de concevoir pourquoi un programme aussi substantiel devait ajouter l’Ouverture tragique. L’orchestre y a démontré un engagement non émoussé malgré trois concerts en quatre jours. Yannick Nézet-Séguin y a cadré les préceptes interprétatifs d’un Brahms très dense, un peu lourd (on était deux jours après Bruckner : ça teinte un peu), aux antipodes de la vision hargneuse et vif-argent proposée par Lorin Maazel dans sa jeunesse, à Berlin (disque DG).

L’Ouverture était logiquement suivie du 2e Concerto, de la même époque. Le « challenge Brahms » est encore plus redoutable lorsqu’on commence par le 2e Concerto et, hélas, Marc-André Hamelin a montré dès son entrée en matière qu’il n’était pas dans un grand jour. Était-ce la chaleur, la santé ou un malaise musical ?

Le tandem Hamelin–Nézet-Séguin, si miraculeux dans « Age of Anxiety » de Bernstein l’an passé, a-t-il au fond tant de choses à se dire dans Brahms ? Ce n’est qu’une perception vécue à distance sur un siège d’amphithéâtre, mais il nous a semblé qu’entre le Brahms « comfort food » opulent et large du chef et celui, épicé, vif et acéré du pianiste, il y avait peu de points de rencontre.


Un pari largement perdu
 

Chacun, en gentleman d’un humanisme profond, n’a possiblement osé faire de peine à l’autre, mais c’est Marc-André Hamelin qui a cédé sur tout ou presque de son Brahms nerveux et rapide. Plus il cédait, plus cela sonnait « pas lui » et plus il se désunissait (les cafouillages nombreux plus tard dans le 1er mouvement, puis dans le 3e, avec aussi des sons disgracieux au violoncelle). Plus le pianiste piaffait et osait risquer le déséquilibre, plus on le sentait sincère. Il a finalement gagné le Finale, avec les moyens du bord (pas mal de notes à côté) et la rage du désespoir.

Bref, à la mi-temps, le pari était déjà largement perdu, avec la plus mauvaise prestation de Marc-André Hamelin que nous ayons entendue en quinze ans. Ironiquement, une situation similaire de hiatus esthétique s’était présentée à Montréal il y a quelques années entre Boris Berezovsky et Kent Nagano. Le chef avait capitulé et le moment fut inoubliable.

Après la pause, le 1er Concerto fut entamé après que le chef eut demandé de ne pas applaudir entre les mouvements par respect pour les musiciens et la tension dramatique de l’oeuvre (discours applaudi !). Terrain plus favorable que cette ardente oeuvre d’un Brahms jeune, mais problèmes similaires, alors que la première phrase du pianiste n’avait pas la même respiration que la même mélodie énoncée à l’orchestre. Les foucades du pianiste étaient ici un peu vaines et pas toujours maîtrisées. Par contre, Yannick Nézet-Séguin a laissé à son soliste la maîtrise de l’agogique du mouvement lent. Nous avons dû ensuite quitter le concert pour Le vaisseau fantôme à Québec, mais la messe était dite, le pari pas très réussi et mené par le chef plus que par le soliste.

Au moins, nous savons désormais que Marc-André Hamelin n’est pas fait d’airain et qu’il est faillible. Mais nous aimerions bien écouter ses Brahms un jour avec un chef issu de la sphère baroque qui élaguerait tous les élargissements de phrase et procéderait à de vraies recherches sur un chant brahmsien plus épuré.

Brahms au carré

Johannes Brahms : Ouverture tragique, Concertos pour piano nos 1 et 2. Marc-André Hamelin, Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Amphithéâtre Fernand-Lindsay, dimanche 28 juillet 2019.