La postérité, injuste envers Herbert von Karajan?

Herbert von Karajan était chef à vie du Philharmonique de Berlin, jusqu’à une fracassante démission peu avant sa mort en 1989. 
Photo: Siegfried Lauterwasser Herbert von Karajan était chef à vie du Philharmonique de Berlin, jusqu’à une fracassante démission peu avant sa mort en 1989. 

Le 16 juillet 1989 mourait à Anif, près de Salzbourg, le chef d’orchestre Herbert von Karajan. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui à quel point un musicien pouvait concentrer autant de pouvoirs. Qu’en reste-t-il trente ans après ?

Herbert von Karajan a inventé beaucoup de choses autour de la musique : il a signé des contrats d’exclusivité avec deux compagnies de disques en même temps ; était chef à vie du Philharmonique de Berlin, jusqu’à une fracassante démission peu avant sa mort ; il a imposé la norme technique du disque compact afin qu’il puisse loger sa 9e Symphonie de Beethoven et a construit un studio de montage vidéo dans le sous-sol de sa maison pour réaliser des films musicaux à sa gloire dans lesquels il floutait les visages des musiciens. « Cela renforcera l’idée selon laquelle les instruments jouent tout seuls. […] Les instrumentistes doivent faire avec. Certains ne sont pas photogéniques, et je les filme à mon idée », disait-il à Roger Vaughan, auteur d’une passionnante biographie.

Trente ans après la mort du potentat de la musique, il est intéressant de faire le point sur ce que l’on a oublié, ce qui ne s’est pas ajouté, ce qui a survécu et ce qui reste encore injustement méconnu.

Lent oubli et erreurs de calcul

Ce qui reste de Herbert von Karajan est très concentrique : un legs symphonique stéréophonique berlinois de musique germanique associée à l’étiquette Deutsche Grammophon. Ce n’est pas faire insulte à EMI (aujourd’hui Warner), son autre éditeur, ou aux quelques documents publiés par Decca, mais schématiquement, il reste essentiellement Beethoven, Brahms et Strauss chez DG, possiblement des opéras de Wagner et Strauss.

Même de très importants documents historiques, comme ses enregistrements d’opéras de Mozart (Così fan tutte, Les noces de Figaro) des années cinquante, sont comme « évaporés », alors qu’ils furent révolutionnaires. Car sur le fond, ce qui s’efface de la mémoire, contrairement à Furtwängler en amont ou Abbado en aval, c’est le parcours qui a mené aux glorieuses années berlinoises de la période 1960 et 1970.

Quels enregistrements d’après-guerre avec le Philharmonique de Vienne, quelles gravures avec le Philharmonia de Londres sont encore considérés aujourd’hui ? A-t-on idée de la fulgurance du Requiem de Verdi filmé à la Scala de Milan en 1967 avec un jeune Pavarotti imberbe (cela se trouve en DVD comme sur YouTube) ? Et se souvient-on même du passage de Karajan à la Scala ?

L’erreur de calcul de Karajan en regard de sa postérité est d’avoir largement surestimé l’impact de la vidéo musicale. Les films, dont il avait confié l’édition à Sony en LaserDisc, et auxquels il a consacré une large part de son ultime énergie, n’intéressent que peu. Seule une poignée d’admirateurs sait que sa meilleure symphonie Pathétique est en vidéo (Berlin 1973), tout comme une phénoménale symphonie Pastorale dans une esthétique visuelle — reposant sur des couleurs —, hélas très « datée années 1970 » de Hugo Niebeling.

Les chemins de traverse

Contrairement à d’autres chefs, peu de documents de concerts significatifs ont été publiés après la mort de Karajan. Ceux qui l’ont été (notamment sur l’étiquette Testament) ont très rarement ajouté une pierre au répertoire ou surpassé les enregistrements de studio. En trente ans, seuls les concerts Karajan à Moscou révélés par Melodiya, et notamment une 10e Symphonie de Chostakovitch phénoménale, valent le détour. Cet exemple de Chostakovitch, où l’on n’attend pas Karajan, nous amène à attirer votre attention sur quelques disques très remarquables qu’il serait fort dommage de négliger.

Tout d’abord, trois enregistrements qui doivent tout à Jaya Chamarajendra Wodeyar Bahadur (1919-1974), plus connu sous le nom de Maharaja de Mysore. Ce philanthrope indien, féru de musique contemporaine et russe, soutenait des projets dans les années 1950 avec l’Orchestre Philharmonia de Londres. On lui doit les enregistrements de la 1re Symphonie de Balakirev, de la 4e Symphonie de Roussel et, surtout, de la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók par Karajan. Avec le Philharmonia, aussi, le disque des Pins de Rome de Respighi et des Préludes de Liszt est un chef-d’oeuvre, de même que les enregistrements consacrés à la musique de Sibelius.

Avec Berlin, chez DG, la 5e Symphonie de Prokofiev est une référence, la 10e Symphonie de Chostakovitch (1966) aussi, et il est intéressant d’aller entendre les 2e et 3e Symphonies d’Arthur Honegger. À l’opéra, Wagner et Strauss bien sûr, mais on cherchera aussi en vain plus grand puccinien que Karajan. La bohème et Madame Butterfly (Decca) sont installées à demeure comme références et Tosca, avec Leontyne Price, n’en est pas loin. Dommage que Turandot (DG) soit distribué en dépit du bon sens. Ce n’est, hélas, pas le seul opéra dans ce cas…