Le créole au grand jour à Montréal

Le groupe Boukman Eksperyans donnera un concert gratuit au parc La Fontaine le 28 juillet dans le cadre du festival Haïti en folie.
Photo: Festival Haïti en Folie Le groupe Boukman Eksperyans donnera un concert gratuit au parc La Fontaine le 28 juillet dans le cadre du festival Haïti en folie.

De la musique racine des vétérans Boukman Eksperyans au kompa moderne de Black Parents, en passant par les novatrices fusions kompa-funk et kompa-disco du mythique Tabou Combo, c’est pratiquement tout l’éventail des musiques populaires créoles qui sera à l’honneur dans les parcs montréalais ces prochains jours grâce à trois festivals différents, le Festival international Nuits d’Afrique, le Festival international Mizik Kreyol et le Festival Haïti en folie. Regards croisés sur la bouillonnante scène musicale haïtienne à Montréal.

Hasard du calendrier ? Misez plutôt sur le flair des organisateurs d’événements mettant le grappin sur une des plus belles semaines de notre été. Dès ce soir et pour les dix prochains jours, Montréal vibrera aux rythmes du kompa, rara, meringue, mizik racin et autres expressions de la culture musicale créole grâce, d’abord, à la 6e édition du Festival international Mizik Kreyol, qui se déroule à la Tohu.

Une folie, ce festival. La crème du kompa international sur l’affiche emplie de noms, qui défileront tout le week-end. Les musiciens de la relève se feront entendre par des foules attirées par les grandes stars : l’orchestre Nu Look du chanteur Arly Larivière, qui empile les visionnements de ses clips sur YouTube à coup de millions, tout comme ses collègues Harmonik, Jackito, T-Vice, Kai, Kreyol La, Karizma, et on en passe, du kompa-rap, rara carnavalesque et kompa sentimental à faire rouler des hanches, comme celui de Black Parents. « Déjà, les gens arrivent de partout des États-Unis pour participer au festival », s’emballe Wesly Parent, chanteur de Black Parents, « l’orchestre kompa numéro un à Montréal ! » et tête d’affiche de ce soir.

Il n’exagère même pas, Wesly Parent. Formé à Montréal à la fin des années 1990 par les membres de la famille Parent, Black Parents s’est vite imposé sur la scène kompa internationale, enchaînant les tournées à Paris, New York, Miami et Port-au-Prince avec son répertoire de kompa moderne. Au début de sa carrière, le groupe revendiquait d’ailleurs l’invention du ragga-kompa, « c’était notre son à nous parce que j’écoutais beaucoup [le chanteur dancehall jamaïcain] Buju Banton ; avec les amis à l’école Père-Marquette, dans la cour avec nos petits Walkman, on écoutait toujours Buju », dit Parent.

Fusion musicale

Les liens entre les musiques créole et jamaïcaine ne datent pas d’hier, rappelle Théodore « Lolo » Beaubrun, membre fondateur de Boukman Eksperyans, que l’on verra le dimanche 28 juillet lors d’un concert gratuit au parc La Fontaine « dans le cadre d’un grand festival, Haïti en folie. On donne l’occasion à beaucoup de gens de venir nous entendre — la dernière fois qu’on est venus, c’était aux Francos. Ce sera très spécial, car chacun de nos concerts est une expérience mystique de transe et de joie », nous explique le musicien qui a eu l’idée de créer cet orchestre en 1978 après avoir été marqué par la démarche de Bob Marley, autant pour la modernité de son approche musicale que par l’importance de son message social.

Montréal prend une place de plus en plus importante [dans l’écosystème kompa], il y a beaucoup de concerts, beaucoup d’événements

« Notre musique est une fusion de musique vaudou et de musique occidentale. À cette époque, à Haïti, durant les années 1970, hors des villes, les gens écoutaient la musique vaudou, mais ne l’entendaient jamais sur les radios. » Boukman Eksperians a revalorisé les musiques traditionnelles créoles, cette « mizik racin », « en la jouant avec des guitares électriques, une basse électrique, une batterie », créant un pont entre les générations à la manière de Bob Marley, à la manière aussi de Tabou Combo, qui donnera dimanche le grand concert gratuit de clôture de la 33e édition du Festival international Nuits d’Afrique, sur le parterre du Quartier des spectacles (notre entrevue avec le groupe à lire dans les pages du cahier Le D demain).

« Avec notre musique, on se tient loin de la politique », plaide quant à lui Wesly Parent, qui revendique fièrement le kompa qui se danse « collé-collé ». Dans les années 1980, son père avait formé le groupe Les Frères Parent, auteurs d’un kompa engagé contre le régime Duvalier, qui les avait forcé à l’exil montréalais.

Black Parents compte sept albums studio à son actif, avec un huitième en préparation — ainsi qu’un premier album solo pour le chanteur, Wesly, qui le promet farci de collaborations, musicalement varié. « Ce sera mon voyage worldbeat. » La famille Parent promet de jouer quelques nouvelles chansons ce soir : « Notre son progresse, on ne fait plus la même chose qu’il y a vingt ans, on écoute de tout et on s’adapte aux nouvelles musiques. Par exemple, il y aura un peu de trap sur notre prochain album et aussi le raboday », le son de la nouvelle génération, une excitante musique de danse s’appuyant sur des motifs rythmiques traditionnels, exécutés dans une production électronique quasi techno… et souvent agrémentée de textes, au mieux, grivois. « Mais on le fait à notre manière, le raboday — pas de gros mots ! » ajoute en rigolant le chanteur.

Relève

Boukman Eksperians a beau s’abreuver à la source de l’histoire musicale d’Haïti, son leader, Lolo, garde l’oreille tendue vers le talent de la relève. « Ah ! Notre relève est extraordinaire, s’emballe-t-il. Je travaille avec beaucoup de jeunes musiciens — avant-hier, j’étais en studio avec de jeunes musiciens qui font de la musique moderne, hip-hop kompa, même rap et musique racine, on appelle ça “trapcine” ».

« Je les aide à réaliser cette fusion que nous avions faite à l’époque avec la musique racine, poursuit le musicien et homme de théâtre. Eux doivent faire ça avec le hip-hop, avec le trap, avec ce qu’ils ont. Et ces jeunes font de la très belle musique — quand ce n’est pas bling bling, quand ce n’est pas une imitation de la musique américaine. Aussi, c’est cette génération qui va faire la révolution [à Haïti] », assure Beaubrun qui, avec son groupe, a composé des merengues carnavalesques mythiques depuis quarante ans, la plus célèbre, Ke’m Pa Sote, étant devenue l’hymne des opposants au général-président Avril, éjecté de ses fonctions en 1990.

Le temps est bon pour la musique populaire créole, aujourd’hui au diapason des tendances pop mondiales, surtout prête à conquérir un nouveau public. Longtemps confinés aux salles fréquentées par la communauté haïtienne montréalaise, les événements kompa se déplacent au centre-ville et s’affichent grâce aux médias sociaux. Ces trois festivals, accessibles à tous, sont une grande invitation à découvrir la vitalité de cette scène musicale.

En terme de dynamisme, « New York, où la diaspora haïtienne est importante, n’est plus ce que c’était, estime Wesly Parent. Avant, on y jouait beaucoup parce que les gens sortaient. Aujourd’hui, les gens sortent beaucoup moins. À Miami, autre ville où la communauté est importante, les gens sortent beaucoup, et ce, depuis toujours. Et Montréal prend une place de plus en plus importante [dans l’écosystème kompa], il y a beaucoup de concerts, beaucoup d’événements — avant, c’était plus dur, et il faut bien dire qu’avec les hivers qu’on a, les gens ont moins envie de sortir… »

On comprend mieux pourquoi tout le monde s’est rué sur la fin juillet !