La folk-pop à fleur de peau d’Ada Lea

Le chant d’Alexandra Levy évoque Adrianne Lenker de Big Thief, ou encore Phoebe Bridges.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le chant d’Alexandra Levy évoque Adrianne Lenker de Big Thief, ou encore Phoebe Bridges.

Après une succession d’essais-erreurs sur la scène «lo-fi», Alexandra Levy, sous le pseudo Ada Lea, signe un premier album ambitieux qui documente la rémission d’un coeur après une rupture, avec le soutien d’une maison de disques importante. Rencontre avec une artiste qui communique l’universel par l’intime.

Dans Douleur exquise, Sophie Calle documente par anticipation les jours qui ont mené à la journée la plus douloureuse de sa vie, caractérisée par une rupture amoureuse. « En 1984, le ministère des Affaires étrangères m’a accordé une bourse d’études de trois mois au Japon. Je suis partie le 25 octobre 1984 sans savoir que cette date marquait le début d’un compte à rebours de 92 jours qui allait aboutir à une rupture, banale, mais que j’ai vécue alors comme le moment le plus douloureux de ma vie », préface l’artiste dans l’ouvrage tiré de l’oeuvre qui fut exposée au centre Georges-Pompidou.

La démarche de l’artiste française a été l’inspiration majeure d’Alexandra Levy dans ce qui a mené à What We Say in Private, un premier disque folk-pop à fleur de peau, ponctué d’enregistrements de terrain et de moments d’une candeur déstabilisante. « Je me suis dit que peut-être je pourrais faire l’inverse de ce qu’a fait Sophie Calle, partir du jour le plus triste, dit l’artiste montréalaise. J’ai essayé de [tenir] un journal pis de voir comment ça se passerait après ça. »

Sur ce premier album audacieux et lunatique, la guitare enveloppante rappelle le travail des grandes de l’alternatif de la décennie 1990 en agissant comme une constante qui guide l’auditeur au fil de chansons plutôt protéiformes. Le chant évoque Adrianne Lenker de Big Thief, ou encore Phoebe Bridges, inscrivant Ada Lea dans un courant nouveau de jeunes artistes femmes qui prennent le folk par les cornes et par le coeur.

Un processus

En proie à une souffrance inédite née de ce jour le plus triste, marqué, comme Calle, par le sceau de la rupture, Levy se fait suggérer de faire une pause de six mois, période durant laquelle elle pourra documenter les changements d’humeur, réalisations et émotions traversés pendant la difficile période de guérison. « Je ne sais pas pourquoi [mon amie] m’a dit de faire ça pendant une demi-année, 180 jours. Pourquoi cette durée ? Par expérience, je pense. Elle m’a dit : “Tu vas voir, tu ne vas pas être complètement guérie, mais tu ne te sentiras plus comme tu te sens, pis ça va mieux aller” », se souvient Levy.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

En entrevue, elle revisite ce cheminement en réfléchissant beaucoup, cherchant les mots justes avec son sympathique accent d’Anglo-Québécoise, assise dans un parc au coin de l’avenue du Mont-Royal et de la rue Mentana. Le choix de ce lieu n’était pas anodin. « J’habitais dans le coin et j’allais souvent à ce café, se rappelle Levy, en pointant de l’autre côté de la rue. J’allais ici et au parc. Je rédigeais mon journal. C’est pour ça que j’ai dit que je voulais retourner là pour l’entrevue, ça a une signification. »

Pendant la moitié de l’année 2017, Levy n’a donc presque fait que ça : s’épier le dedans et noter ses constats. « En fait, j’avais besoin de plus [de temps] que ça, mais ça a été vraiment bénéfique de faire le journal chaque jour. » Ce sont les émotions explorées dans ces pages qui se sont transformées en chansons.

Faire place

L’écoute de What We Say in Private fait apparaître un questionnement, ouvert aux interprétations. Qu’est-ce qui peut émerger quand on perd des choses ? « Oh, c’est une vraiment bonne question, répond Alexandra Levy. Je vais penser à ça un peu, attends… Plein d’autres choses peuvent émerger. Quand on ferme une porte, il y en a toujours plusieurs qui s’ouvrent, ce n’est jamais vraiment la fin de quelque chose. Avec l’album, c’est un peu la même chose, en fait. »

Je me suis dit que peut-être je pourrais faire l’inverse de ce qu’a fait Sophie Calle, partir du jour le plus triste

Car oui, cette idée voulant que le temps fasse son oeuvre après la rupture est omniprésente, mais d’autres sujets émergent, comme la mutation des amitiés et la purgation de l’état d’apitoiement. « Vers la fin [du disque], ça commence à être un peu plus joyeux, mais c’est plus une forme de mélancolie. Plus de la tristesse tout à fait. Mais il y a aussi… comment on dit… un hopefulness ? Un espoir ! Surtout dans la chanson Yanking the Pearls off Around my Neck. Je voulais une image de moi qui arrache quelque chose de mon moi : être cette femme qui peut être contrôlée. Une manière de dire que j’ai fini de me sentir de cette façon-là, je veux que les choses soient différentes, je suis prête à revivre, ou à vivre d’autres expériences. Je me suis déjà un peu retrouvée. »

On fait remarquer que le disque rappelle un peu le travail d’une autre grande artiste femme, Patti Smith. Pas la musique, mais ses écrits, dont le roman M Train, qui explore aussi la quotidienneté, les cycles, les choses précieuses qui nous quittent. « Je lisais ce livre-là pendant le journaling ! répond Levy. Sophie [Calle] m’a vraiment inspirée, mais aussi Patti Smith. Juste en trouvant la beauté. J’habitais juste là, près du parc La Fontaine. J’allais ici, pis au parc. Et je lisais ce livre-là et je rédigeais mon journal. Elle a une beauté d’écriture et elle n’a pas besoin de beaucoup d’animation, c’est vraiment dans la simplicité des choses qu’elle trouve la beauté. Je voulais juste m’asseoir au parc sans rien faire, sans mon téléphone. Juste regarder les choses et essayer de les décrire. »

L’artiste revisitera toutes ces émotions sur scène pour le lancement de What We Say in Private le 10 août, à la Brasserie Beaubien.

Extrait de What we say in private

What We Say in Private

Ada Lea, Saddle Creek