Rafael Payare, l’«outsider» inattendu

Rafael Payare dirigera l’Orchestre symphonique de Montréal pour la seconde fois le samedi 27 juillet 20 h au Festival de Lanaudière.
Photo: Antoine Saito Rafael Payare dirigera l’Orchestre symphonique de Montréal pour la seconde fois le samedi 27 juillet 20 h au Festival de Lanaudière.

Le chef d’orchestre vénézuélien Rafael Payare, 39 ans, vient diriger l’Orchestre symphonique de Montréal pour la seconde fois samedi prochain lors du Festival de Lanaudière. Sa première présence sur le podium a été la grande surprise de la saison 2018-2019.

« Si j’étais à leur place, je lui ferais signer le contrat à la sortie du concert ! » Un de mes voisins, hautement enthousiaste en ce soir de septembre 2018 à la Maison symphonique de Montréal après La nuit transfigurée de Schoenberg et l’Héroïque de Beethoven, était du genre à aller vite en besogne.

Un amateur qui ne sait pas de quoi il parle, me direz-vous ! Pas vraiment. Pas du tout, même… M’avait-il reconnu et tentait-il de me sonder ? Peu probable. Après tout, il suffisait d’attendre quelques heures pour lire dans Le Devoir un compte rendu intitulé « L’OSM transfiguré par Rafael Payare ». Par contre, pour un journaliste qui avait vaguement potassé le trombinoscope des personnes dont l’avis compte dans le choix du futur directeur musical, ce « si j’étais à leur place » devenait d’un coup extrêmement savoureux…

Un premier test fort réussi

La hâte est la pire conseillère dans le choix d’un directeur musical. Nombre de chefs arpentent les scènes avec un choix restreint de ce que l’on appelle en anglais leurs signature pieces, quelques oeuvres dans lesquelles, pour une raison ou une autre, ils excellent. À Montréal, la cote de Vasily Petrenko après une symphonie de Brahms, ou un concerto lors duquel il n’échange pas un regard avec son soliste, n’est pas la même qu’après la 10e Symphonie de Chostakovitch. Il faut donc prendre son temps et il est très bien de revoir les candidats les plus sérieux à la succession de Kent Nagano lors de concerts additionnels.

Rafael Payare sera donc de retour au pupitre, à Lanaudière, comme Alain Altinoglu le 5 juillet dernier. La tâche sera nettement plus facile pour le chef vénézuélien dans L’apprenti sorcier de Dukas et la 4e Symphonie de Tchaïkovski que dans Schoenberg et Beethoven en septembre 2018. La nuit transfigurée ? « Prise à bras-le-corps, non comme une analyse spectrale des timbres et harmoniques, mais comme un flux incessant de lumière à travers des branches balayées par la brise et à travers des âmes irradiées par l’amour. » La 3e Symphonie de Beethoven ? « De la tenue, du nerf, des tripes et de l’âme. » Avec en prime des idées, notamment sur la disposition de l’orchestre, avec un resserrement des musiciens sur scène.

« Je pense qu’il est important que chacun puisse entendre et réagir à ce que les autres musiciens font. Ce n’est pas qu’une question de jouer plus ou moins fort, c’est une question de synergie entre les couleurs. Je voulais une disposition compacte pour que les musiciens s’entendent mieux les uns les autres : c’est mieux pour la musique. C’est comme un plat en cuisine : à la fin, ce ne sont plus les ingrédients mais la manière dont ils s’agencent qui importe », nous dit a posteriori Rafael Payare, joint à Glyndebourne où il dirige Le barbier de Séville. Ce chef symphonique très demandé aborde un projet d’opéra par saison, avec une exception cette année, puisqu’il a dirigé La Traviata à l’automne 2018 dans la mise en scène d’Olivier Py à Malmö.

Handicap et compatibilité

Rafael Payare aussi a vécu cette première rencontre avec l’OSM comme une expérience heureuse : « Il y avait une vraie connexion. Nous avons commencé avec Beethoven et le travail était très naturel, comme une conversation, de la musique de chambre. »

Le choix, historiquement discutable, de ne pas opposer les violons I et II dans Beethoven était dû à son statut de chef invité. « Avec mon orchestre à Belfast, la première fois j’ai rassemblé les violons, comme l’orchestre en avait l’habitude. La seconde fois, je les ai séparés. Ça dépend des répertoires. J’aime bien séparer les violons dans Mahler, par exemple. »

Depuis sa victoire au Concours de direction Nikolaï Malko en 2012, Rafael Payare vu sa carrière prendre un envol fulgurant. Après ses concerts avec le Philharmonique de Vienne, cet orchestre, pourtant réservé, « tweetait » officiellement le bonheur ressenti de faire de la musique sous sa direction.

N’a-t-il pas été débordé par la rapidité de ses débuts ? « Il faut faire preuve de stratégie pour ajouter du répertoire et bien continuer à entretenir celui que vous possédez déjà. Oui, tout est allé très vite. Mais avant, je jouais dans l’orchestre et j’étudiais tout le répertoire que nous programmions, même si je ne dirigeais pas. Aujourd’hui, j’utilise des plages de repos, notamment en hiver, pour étudier. »

Est-il donc intéressé par le poste que l’OSM est susceptible d’offrir en ce moment ? « L’orchestre est fantastique, je suis heureux de le diriger. Je sais qu’ils sont intéressés. Cela ne sert à rien de parler d’hypothèses, mais si vous me demandez si les choses seraient possibles de mon côté, la réponse est vraiment : “Oui.” Ce serait un honneur. On verra. »

Alors que le profil de carrière des chefs est plutôt de voyager entre l’Europe et l’Amérique du Nord, Rafael Payare, qui est chef à San Diego, ne voit pas de problème à diriger potentiellement deux orchestres sur le même continent « C’est vrai que bien des collègues ont un orchestre en Europe et un autre ici, mais ce qui importe, c’est la clarté des projets par rapport aux villes concernées. Je suis chef de l’Orchestre de San Diego, nous avons des projets, oui. Mais s’il y a une véritable alchimie et entente avec Montréal, il n’y aura aucun problème. »

Pour l’heure, le problème majeur est linguistique. « Je ne parle pas français ; je le comprends un peu. Je suis occupé avec l’allemand pour le moment, mais j’ai la volonté d’apprendre le français et je l’apprendrai. »

À Lanaudière, la « grosse symphonie » sera la Quatrième de Tchaïkovski, celle avec laquelle il a gagné en 2012 le concours qui a lancé sa carrière, un choix commun, mais suggéré principalement par l’OSM. « Ils voulaient un orchestre plus gros que dans la 3e Symphonie de Beethoven. » Payare profitera du galop d’essai inattendu lorsqu’en mai l’OSM a joué cette symphonie en lecture à vue devant Karina Canellakis après l’hospitalisation de Daniil Trifonov à quelques minutes du début de son concert.

Payare trouvera donc un terreau fertile pour apporter ses concepts interprétatifs, comme le lui avait appris Bernard Haitink, dont il fut l’élève à Lucerne lors de classes de maître en 2011 et en 2012. « Nous avons travaillé le Concerto pour orchestre de Bartók, la 4e Symphonie de Bruckner, la 4e Symphonie de Brahms et Ma mère l’Oye de Ravel. Haitink parle peu. C’était très intéressant de le voir travailler avec un autre étudiant. La pâte orchestrale n’était pas là. Il faisait recommencer, mais la fusion des coloris ne s’opérait pas. Quand Haitink lui-même a pris la baguette, en quelques secondes tout y était, simplement par la manière dont il regardait l’orchestre et dont l’orchestre lui répondait. Son enseignement principal à mon égard a été d’être extrêmement préparé afin de pouvoir imprimer mes idées. »

Rafael Payare en quelques dates

23 février 1980 Naissance à Puerto La Cruz, au Venezuela.

1994-2011 Débuts de la formation musicale dans le cadre d’El Sistema. Étude du cor, puis de la direction d’orchestre (2004). Il devient cor solo de l’Orchestre Simón Bolívar du Venezuela.

12 mai 2012 Victoire au concours de direction Nikolaï Malko à Copenhague.

18 août 2013 Mariage avec la violoncelliste soliste Alisa Weilerstein.

15 janvier 2014 Annonce de son premier contrat comme chef principal de l’Orchestre de l’Ulster, à Belfast.

12 janvier 2015 Débuts à Vienne et tournée européenne avec le Philharmonique de Vienne.

13 février 2018 Nomination comme directeur musical de l’Orchestres symphonique de San Diego.

27 septembre 2018 Premier concert avec l’Orchestre symphonique de Montréal.

24 mai 2019 Concert d’adieu à Belfast, qui pleure « un chef inspiré qui a apporté la confiance à l’orchestre ».