Theon Cross et Cha Wa au FIJM: ça sentait l’orage

Le funk des bayous que Cha Wa a servi lundi soir était festif et puissamment rythmé, mais aussi politiquement et socialement engagé.
Photo: Victor Diaz Le funk des bayous que Cha Wa a servi lundi soir était festif et puissamment rythmé, mais aussi politiquement et socialement engagé.

Le ciel s’assombrissait au centre-ville, un épais couvert gris remplaçant les rayons du soleil disparu, mais la foule nombreuse en ce lundi de congé flânait insouciamment, attirée à la place des Festivals par la promesse d’une fanfare funk carnavalesque, les Louisianais de Cha Wa et leurs spectaculaires costumes, programmés à 21 h 30. Le tonnerre a plutôt grondé à L’Astral un peu plus tard, à travers le tuba du Britannique Theon Cross.

« Nous portons ces costumes, non pas pour nous moquer des gens des Premières Nations, mais pour leur rendre hommage », a tenu à spécifier l’un des deux musiciens arborant l’imposante coiffe de plumes. Le costume des Indiens de Mardi gras, tradition carnavalesque plus que centenaire, est adopté par les Afro-Américains de La Nouvelle-Orléans en signe de reconnaissance envers les tribus amérindiennes qui les avaient accueillis et aidés durant l’esclavagisme.

Le geste accompagne la parole. Le funk des bayous que Cha Wa a servi lundi soir était festif, puissamment rythmé (un batteur, deux chanteurs et des percussionnistes costumés), il était aussi politiquement et socialement engagé, comme sur leur second disque, Spyboy, salué par une nomination aux Grammys. Comme dans leurs communications sur les réseaux sociaux, aussi : « Donald J. Trump et ses politiques sont racistes et xénophobes », lançaient-ils récemment en appelant le maire de La Nouvelle-Orléans à bien accueillir les migrants.

Le gumbo de Cha Wa goûte toutefois ce que goûte depuis longtemps le funk louisianais, et toute cette fête faisant la belle part aux rythmes africains et aux vagues de Hammond B3 nous a rappelé les beaux moments passés au Festival international de jazz de Montréal avec Dr. John, décédé subitement le 6 juin dernier. Cette soirée lui était informellement dédiée. D’ailleurs, ces jeunes Indiens de Mardi gras l’ont probablement salué plus tard en soirée, dignes descendants du regretté Night Tripper.

« UK jazz » à L’Astral

Un an après le concert du quartet afrojazz Sons of Kemet, le tubiste Theon Cross remettait les pieds à L’Astral avec son propre trio, sa propre énergie et ses propres inclinaisons rythmiques, qui donnent un coup de jeune au jazz, musique en pleine ébullition à Londres ; il y a quelques jours, la nouvelle scène jazz britannique fut d’ailleurs invitée à briller au Festival Glastonbury. Cross y était au sein des Sons of Kemet, menés par le saxophoniste Shabaka Hutchings, tout comme le réputé Ezra Collective.

La force des rythmes de l’afrobeat nigérian, du high-life ghanéen, du reggae et du calypso caribéens, ainsi que des sons de la contre-culture londonienne, le grime au premier chef, constitue le dénominateur commun de ces nouveaux jazzmen (et jazzwomen) anglais. C’est ce qui frappe d’emblée en entendant le trio de Cross s’époumoner sur scène : comment ces jeunes musiciens ont parfaitement assimilé les pulsions du rap et du grime anglais (plus vif et cassant) pour les introduire dans un contexte jazz. Ce sont aussi les passages les plus novateurs de son album Fyah, lancé l’hiver dernier : quand le rythme grime donne du ressort à ses compositions.

Cross a amorcé son concert seul sur scène, faisant la démonstration des sons qu’il est capable d’émettre à l’aide d’un tuba. En modulant son souffle, il génère des effets de textures, crée des sons percussifs, alterne entre des notes graves qui déboulent et des motifs mélodiques dans les aigus. L’ont ensuite rejoint Jake Long, batteur, et Nubya Garcia, saxophoniste ténor qui, la veille, jouait sur une scène extérieure avec son propre quartet.

L’orage ! Des rythmes qui tombaient comme des grêlons, Long ayant la frappe vive et généralement forte, quoique désireux de nous montrer pendant ses solos la nuance dont il est aussi capable ; Cross crachait une ligne de basse sur le rythme afrobeat de son confrère, alors que Garcia esquissait des mélodies simples et répétitives. Ses solos devenaient de plus en plus articulés au fur et à mesure que la soirée avançait, mais on retiendra surtout son aplomb et son sens du rythme.

L’Astral n’était pas bondé en ce lundi soir, mais au bout d’une quinzaine de minutes, une poignée de spectateurs assis ont préféré assister au concert en dansant sur le côté de la salle. Le répertoire du trio, essentiellement le matériel de l’excellent Fyah, invite à la fête et au défoulement : un jazz dense imbibé de hip-hop et de rythmes africains, échevelé et dynamique.