Dans la cour de la vieille école avec Sans Pression

Aucun doute, c’était la fête, et elle était donnée de bon cœur par SP (ci-dessus) et Ti-Kid, avec néanmoins quelques longueurs et plusieurs hilarants dérapages.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Aucun doute, c’était la fête, et elle était donnée de bon cœur par SP (ci-dessus) et Ti-Kid, avec néanmoins quelques longueurs et plusieurs hilarants dérapages.

Le vingtième anniversaire de la sortie de l’album 514-50 dans mon réseau de Sans Pression, véritable clé de voûte du rap québécois, méritait d’être souligné sur la plus grande scène des Francos. Hier soir, le duo montréalais composé de SP et Ti-Kid a rallié ses complices, jeunes et vieux, pour marquer le coup en réinterprétant ses classiques pendant ce concert joyeusement chaotique où la spontanéité a gommé toute velléité de mise en scène.

Ça avait pourtant bien commencé, comme si les gars ne s’étaient souvenus que des premières minutes de la répétition générale. À l’écran géant, la caméra montrait un gros VUS noir arrivant à l’arrière-scène de la place des Festivals, duquel sont sortis Sans Pression et leurs invités. SP et Ti-Kid ont ensuite fait irruption sur scène, alors que la violoniste (et rappeuse, mais pas hier soir) Kayiri accompagnait les beats de DJ Crowd et de DJ Gold Dee Da One, optant pour lancer la soirée avec une chanson récente de SP, La vérité, tirée de son album solo French Amerikka (2018).

On renouait avec sa voix rocailleuse et musclée et son attitude de boxeur, on renouait surtout avec l’idée de le retrouver sur une même scène avec son collègue Ti-Kid, qui ne tenait plus en place — les deux avaient depuis longtemps cessé de travailler ensemble et ne se sont retrouvés que depuis quelques années, le vingtième de leur mythique album scellant enfin le retour du duo. Sans tarder, ils ont mordu dans Jugement dernier de 514-50 dans mon réseau : la rythmique originale de Ray Ray a bien vieilli tout en gardant la saveur de son millésime, ancrée dans le son new-yorkais des années 1990. Suivit Derrière mon sourire, tirée de l’album Répliques aux offusqués (2003), alors que SP portait la marque Sans Pression sans Ti-Kid.

Et c’est à ce moment que Sans Pression a perdu le contrôle — ou, plutôt, qu’il prenait un malin plaisir à tout faire pour le perdre. Le duo a convié sur scène Rainmen, autre fameux duo de l’époque, pour interpréter leur classique underground Pas d’chilling de l’album Armageddon, dont la parution a précédé d’un an celle de 514-50 dans mon réseau. Fameux moment de retrouvailles où les musiciens étaient plus occupés à se donner des tapes dans le dos qu’à suivre le rythme.

Car ce fut surtout ça, le concert de Sans Pression : de grandes retrouvailles, dans la bonne humeur et beaucoup de chaos. Sitôt Rainmen parti, le duo a tranché dans Pou Ki Sa (de leur classique), la meilleure performance de la soirée, qui rappelait un autre élément essentiel du travail du duo : la mise en valeur du créole haïtien dans le rap québécois, via Ti-Kid, lequel a ensuite convié le collectif rap kreyol Snowzoe sur scène pour une poignée de morceaux.

Y’a eu Kay Banz, Fucco, Ayvi, Rocky H, SMK, GLC... à un moment donné, on pouvait compter deux douzaines de rappeurs, DJ et autres acolytes sur scène, ça ressemblait au défilé de victoire des Raptors dans les rues de Toronto sur la scène de la place des Festivals. Le DJ a balancé La vi ti-neg de Muzion, mais seul Imposs est apparu aux côtés de SP et Ti-Kid ; un peu plus tard, ce fut au tour de Cobna de faire acte de présence, le temps d’enfiler en vitesse quelques-unes de ses chansons.

Il manquait encore les membres de la relève, a alors fait remarquer SP. Allez, tout le monde sur scène, au son du succès underground Ça pue du jeune Tizzo qui, avec Demon DOA et Kay Bandz, participe au remix d’un des ultimes classiques de Sans Pression, Territoire hostile, qu’ils ont tenté de reproduire sur cette scène en liesse. FouKi en a rajouté une couche avec le remix de Gayé sur lequel apparaissent les gars de Sans Pression.

Dans la foule qu’une belle soirée chaude avait attirée au centre-ville, un mélange d’amusement et d’incompréhension face à ce bordel bordé de basses, où tout le monde rappe, crie et saute. Aucun doute, c’était la fête, et elle était donnée de bon cœur, avec néanmoins quelques longueurs et plusieurs hilarants dérapages. Ceux qui sont restés jusqu’à la fin ont pu revoir deux autres figures marquantes de « l’âge d’or » du rap keb, les deux véritables pionniers du « franglais » : 01 Étranjj pour l’incontournable Franglais Street Slang et, bien entendu, Yvon Krevé (alias Von Von le Vet), venu clore cette portion de la soirée avec Zone sinistrée et L’étage souterrain.

Vous pouvez gager que cette fête s’est poursuivie plus loin sur le site des Francos, très précisément à l'angle des rues de Maisonneuve et Jeanne-Mance, puisqu’Yvon Krevé y était attendu à 23 h pour son propre concert.