La singularité grégaire de Laurence-Anne

Laurence-Anne, artiste au style musical indéfinissable
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Laurence-Anne, artiste au style musical indéfinissable

« On vient de dépasser Sainte-Anne-des-Monts. On est stationnés face à la mer. Je suis assise dans la voiture. J’irais plus près, c’est plein soleil, il fait vraiment beau, mais il y a trop de vent pour se parler. » Entrevue téléphonique sur l’accotement. Laurence-Anne est sur le chemin du retour : on est dimanche midi, son spectacle aux Francos aura lieu lundi à 19 h. Elle a évidemment « très, très hâte » ; ce sera le premier spectacle avec toute sa bande de musiciens depuis le lancement, au début du printemps. Première apparition depuis la sortie de Première apparition, son premier disque depuis la finale des Francouvertes en 2017. Ce n’est pas une raison pour oublier qu’il y a la mer à embrasser, à épouser. « Je regarde le soleil dans les vagues », dit-elle d’un ton presque euphorique.

Il pleuvrait des cordes sur la 132 jusqu’à visibilité zéro qu’il y aurait du soleil tout autant dans sa voix. « Ça va être incroyable, aux Francos. Sept ! On va être sept sur scène ! » Ils étaient trois pour les quelques spectacles dont elle revient, en Gaspésie, mais l’aventure de Première apparition est une affaire de groupe. Au lancement, ils étaient six, multipliés par moult permutations. Arrangements complexes et ludiques, instrumentation enrichie de sons bizarres et parfois inquiétants : il se passe beaucoup, beaucoup de choses dans ses musiques, dans ses mélodies. « Un bassiste va s’ajouter ! Au lieu que ce soit mon batteur et mon guitariste qui se partagent les lignes de basse. Ça va être quasiment relaxe ! » Son grand rire fait des vagues supplémentaires. « On joue 50 minutes, alors on va faire tout l’album, et on va présenter deux nouvelles chansons ! »

Je chante sur plusieurs albums, et c’est chaque fois le principe de plaisir qui domine. [Moi et mes musiciens], on est tous des bibittes spéciales, mais on aime ça mélanger nos virus.

À chaque phrase son point d’exclamation. Elle n’en revient pas de sa bonne fortune, Laurence-Anne. C’est pourtant nous qui sommes émerveillés à l’écoute de Premièreapparition. Une telle liberté dans les structures, une imagination à ce point débridée dans les habillages, ça épate et ça ravit. « Je ne pourrais pas nommer la moitié des accords que je fais. C’est à l’oreille, je n’ai pas vraiment de modèle. Oui, je pense que je m’inspire un peu de Feist, mais probablement plus dans l’attitude que dans le résultat. »

Prog-mystère mini-rock

Indéfinissable, sa sorte de chanson. Sur son site Internet, elle appelle ça du « prog-mystère mini-rock ». Autant dire que la proposition défie la description, mais promet vents et marées. Laurence-Anne n’a certainement pas peur de sa singularité : on s’en était déjà rendu compte aux Francouvertes. Pensez : à la finale, il y avait Lydia Képinski, Les Louanges et elle. Oui, une année exceptionnelle, mais surtout une année de libertés assumées. Vents et marées, tempêtes et brises, nouveau souffle. « Tu peux écrire une chanson d’amour triste sans que la musique te déprime : s’exprimer, ça peut prendre toutes les formes. »

« J’ai oublié de te dire / Que je ne reviendrai plus inventer tes nuits », chante-t-elle à la fin de Dents de scie. L’arrangement allie l’exotisme à l’étrangeté, on dirait par moments que les mots et les sons se découvrent fortuitement, sans se connaître au préalable. « Je n’ai pas de structure à l’avance en tête. Pas de référent, quasiment. Alors j’invente, et il arrive ce qui arrive, et les musiciens plongent dans l’inconnu avec moi. C’est tellement extraordinaire, créer ! »

Sept sur scène. Une fois le petit pécule divisé, il ne restera pas de quoi pavoiser. « On saisit l’occasion, c’est tout. Après ça, on verra. Oui, bien sûr, je souhaite vivre de ma musique, mais quand il n’y a pas d’argent qui rentre, je travaille dans un café. Pour le moment, ce qu’on veut surtout, c’est jouer souvent. On est toute une communauté qui vit ça. Mes musiciens ont plein d’autres projets. Moi aussi ! Je chante sur plusieurs albums, et c’est chaque fois le principe de plaisir qui domine. On est tous des bibittes spéciales, mais on aime ça mélanger nos virus. » Singuliers et solidaires, grégaires, menant leur musique le plus souvent hors des circuits de l’industrie du disque et du spectacle. « On est quand même vraiment chanceux que les Francos existent ! » Et l’estuaire de faire la vague, et Laurence-Anne de rire follement, comme si elle surfait en équilibre sainement précaire sur la crête. Allez, c’est le temps de reprendre la route.

Laurence-Anne sera en spectacle aux Francos lundi, à 19 h, angle De Maisonneuve et Clark.