Les conflits internes de Crabe

C’est cette vision d’acceptation de nos sombres côtés qui imprègne tout le disque, faisant de ce dernier l’un des plus lumineux du groupe jusqu’à présent.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est cette vision d’acceptation de nos sombres côtés qui imprègne tout le disque, faisant de ce dernier l’un des plus lumineux du groupe jusqu’à présent.

Crabe roule sa bosse depuis plus de 11 ans en tant que duo dynamique guitare-batterie, mais il n’y a pas longtemps que le groupe foule des scènes plus « grand public ». Alors que paraît son septième album, l’heure est à l’apaisement et à l’acceptation pour les deux musiciens.

Avec son art-punk teinté d’absurde, Crabe évolue à la frontière d’une industrie musicale « boostée » aux subventions. Lui n’en a jamais eu, d’ailleurs (« on n’en a pas demandé »). Inévitablement, pour le puriste punk qui veut résister « aux institutions et au système d’échelles et d’ascenseurs de l’industrie musicale », participer à un étalage comme Les Francouvertes (en 2018), par exemple, ne se fait pas sans une certaine dose de malaise. « Tu te demandes si tu vas être encore conséquent dans ta musique si tu le fais, explique le batteur, Gabriel Lapierre. Un concours, c’est à la base un peu wak. Une compétition entre artistes, déjà c’est biz. On rentre jamais en compétition avec les gens, d’habitude. » Son acolyte, Martin Hoëk (guitare-voix), rétorque : « Oui, ça c’était pas l’fun. Tu jases avec les autres bands, tout le monde est super smatte… » « Mais tu le sais que tout le monde veut gagner pareil », complète Lapierre.

Partagés entre leur esprit de résistance et un désir de s’affranchir de certaines tâches jugées plus ingrates (du genre, faire leur promo), les deux musiciens sont maintenant chez leurs amis de chez Pantoum Records. « Moi, j’ai jamais fait ça, avoir une équipe de promo, dit Lapierre. C’est un nouveau processus. » Martin attrape la balle au bond : « Avec des premières, des singles ! Je ne sais pas si ça change quelque chose à la fin. Sûrement, si les gens le font… Le meilleur côté dans tout ça, c’est que maintenant il y a des gens qui s’occupent des choses avec lesquelles on est moins à l’aise. Pis ils sont bons, pis c’est nos amis, surtout. Pis c’est eux qui sont venus nous voir ! Chez Pantoum Records, il n’y a pas beaucoup de [groupes] champ gauche autant que nous autres. Il y en a, mais d’une autre façon… Je pense qu’on “s’auto-mettait” dans une marge. On leur a dit : “Vous êtes sûrs ? Me semble qu’on fitte pas tant que ça !” Mais ils nous ont dit : “Vous êtes aussi importants pour nous autres que notre meilleur vendeur.” »

Éviter l’étang

Amusant que cette baisse de la garde survienne au moment où paraît Notre-Dame de la vie intérieure, un septième maxi saccadé et imprévisible. Comme toujours, la guitare est coupante et les percussions, déroutantes. L’ajout de samplings rythmés vient donner de l’air à une musique sinon compacte et haletante. Ce qui frappe le plus est le thème abordé : la guérison, l’acceptation. Autant en santé mentale qu’en création. « L’album d’avant, c’était un album de rupture, explique Martin, le parolier. J’étais allé voir quelqu’un pour m’aider à me remettre les idées en place et, vers la fin des séances, la personne m’avait dit de visualiser de quoi avait l’air mon pattern [autodestructeur]. C’est exactement ce que je voyais en moi, comme sur [le visuel de] l’album, un genre d’étang visqueux avec la lune et une porte. » L’étang représente les comportements problématiques dans lesquels on s’englue quand ça commence à aller mal, explique l’auteur. « Dans le fond, c’est de connaître le chemin qui mène à ton anxiété, pis de savoir comment travailler avec ça », ajoute Gabriel.

Si les textes de Crabe sont en général peu perceptibles (chantés trop vite sur une musique trop forte ?), l’album s’ouvre sur une déclamation très littérale de cette idée de la connaissance de soi. Ma réconciliation énonce ceci : « Ça y est, je le connais le chemin dans sa noirceur. Tous ces allers-retours m’ont permis de comprendre. »

C’est cette vision d’acceptation de nos sombres côtés qui imprègne tout le disque, faisant de ce dernier l’un des plus lumineux du groupe jusqu’à présent. Signe de la complicité tangible qui existe, Gabriel amène parfois la compréhension des textes à un autre niveau. « Souvent, dans les textes de Martin, je vois beaucoup de patterns de choses qui viennent contaminer tout son univers pendant un moment. Des fois, il parlait de la porte dans certaines tounes, mais il ne se rendait pas compte que c’était la même porte qui menait vers l’étang. C’est un certain vocabulaire qui revient. Moi, je suis là pour faire les liens ! » « On est la nouvelle symbiose de Montréal », de rétorquer son collègue.

Notre-Dame de la vie intérieure

Crabe, Pantoum Records. Le duo jouera au Distorsion Psych Fest le 10 mai.