Le roi des instruments de la cathédrale des rois

L’histoire du plus grand orgue de France a toujours épousé celle de l’édifice qui l’abrite. Pour le meilleur et pour le pire.
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse L’histoire du plus grand orgue de France a toujours épousé celle de l’édifice qui l’abrite. Pour le meilleur et pour le pire.

L’orgue de Notre-Dame de Paris a survécu à l’incendie de la bâtisse, même si, à l’heure où ces lignes étaient écrites, de nombreuses questions restent encore en suspens, notamment quant à la robustesse, voire la déformation de la structure de soutien après les semaines de séchage à venir. L’histoire du plus grand orgue de France a toujours épousé celle de l’édifice qui l’abrite. Pour le meilleur et pour le pire. Retour dans le temps.

C’est le 16 ventôse de l’an III, soit le 5 mars 1795, que le couperet passe le plus près. L’arrêté pris par la Convention nationale menace directement l’orgue de Notre-Dame, alors reconvertie par les révolutionnaires en « Temple de la raison » puis en magasin de vivres. Ledit arrêté exige « la vente des orgues existant dans les églises appartenant à la République dans la forme prescrite pour la vente du mobilier national ». Cette disposition, comme la période de la révolution en général, fera des ravages sur le patrimoine des orgues en France. Symbole du culte et de la monarchie, une large partie des orgues françaises est décimée, les tuyaux étant adjugés à des couvreurs ou des plombiers. Le reste servira à faire des balles pour les guerres napoléoniennes.

À Notre-Dame de Paris, les dégâts sont de façade. On y a détruit à la hache, en 1793, des ornements qui rappellent la monarchie et les fleurs de lys qui ornent les mascarons à la base de deux des colonnes des buffets.

L’orgue sera finalement sauvé le 11 août 1795 par le citoyen Mollard, rapporteur de la Commission temporaire des arts, qui classe l’instrument dans les « orgues à conserver eu égard à leur importance ». Mollard a-t-il été sensible aux cérémonies en l’honneur de la déesse Raison, tenues trois mois auparavant ?

Un orgue vedette, déjà

À l’époque, cet orgue-là a déjà plus de 350 ans d’histoire. Les événements de cette semaine ont mis en lumière que la structure de l’instrument date du XVe siècle. C’est celle-ci qui, sur la terrasse, au-dessus, est recouverte d’eau et fait craindre à l’organiste Philippe Lefèbvre, l’un de ses trois titulaires, des tensions et problèmes structurels lors du séchage. C’est ce qui fait aussi dire à son collègue Olivier Latry, auquel Le Devoir a eu le privilège de parler dès mardi : « Effectivement, l’orgue est sauvé, mais en danger. »

C’est en 1402 que Frédéric Schambantz installe un orgue sur la tribune de pierre prévue à cet effet sous la rosace occidentale. L’instrument ne subit aucune modification pendant plus de deux siècles, jusqu’à ce que Valéran de Héman lui adjoigne un deuxième, puis un troisième plan sonore entre 1608 et 1610. Cet orgue est augmenté par François Thierry en 1733, qui porte l’instrument à 47 jeux sur cinq claviers. C’est à partir de ce moment que l’orgue de Notre-Dame de Paris est considéré comme le meilleur du Royaume de France.

L’instrument, joué par Armand-Louis Couperin — qui est passé si près de subir le couperet de la Révolution —, est un orgue Thierry amélioré par François-Henri Clicquot en 1788. Petit-fils de Robert Clicquot, le facteur de l’orgue de la chapelle royale de Versailles, descendant d’une lignée de facteurs d’orgues du roi, François-Henri Clicquot est l’un des maîtres de l’orgue classique français. Ce qui est remarquable dans l’orgue de Notre-Dame de Paris, c’est qu’il s’est constitué par strates et enrichissements des instruments existants. D’où la présence actuelle de tuyaux du XVe siècle.

Au XIXe siècle, l’histoire de Notre-Dame est associée à l’importante restauration de Viollet-le-Duc, qui a débuté en 1845. Mais l’orgue connaît à la même époque un tournant similaire dans son histoire. Viollet-le-Duc achève ses travaux le 31 mai 1864. La cerise sur le gâteau de cette cathédrale aux nouvelles couleurs et aux nouvelles statues sera la réalisation d’un orgue symphonique, instrument d’une ampleur inédite.

Son inauguration, le 6 mars 1868, réunit les plus grands organistes du temps — César Franck, Camille Saint-Saëns, Charles-Marie Widor, Alexandre Guilmant — aux côtés du titulaire, Eugène Sergent. Il faudra toutefois attendre la nomination de Louis Vierne, en 1900, pour que l’instrument trouve un titulaire à sa mesure. Car, comme le décrit Olivier Latry : « Cavaillé-Coll créa une palette sonore que nul n’avait alors tentée et fit de l’orgue de Notre-Dame un cas unique dans la facture d’orgues : jeux harmoniques, mutations, familles complètes de jeux d’anches tels que bassons ou clarinettes… Son concepteur fut conscient d’avoir réalisé là son chef-d’œuvre. »

Un plan pour la création

Si l’on cherche à définir l’importance de l’orgue de Notre-Dame de Paris, elle est là : l’instrument symbolise l’orgue symphonique français qui est à l’origine d’un répertoire musical à part entière, déterminant dans l’histoire mondiale de l’orgue, avec des œuvres de Vierne, Widor, Guilmant. Ce répertoire a fait de la France, à partir de la fin du XIXe siècle, le phare de la création en matière de musique d’orgue, prenant ainsi le relais de l’Allemagne. Cette éminence a perduré au XXe siècle avec une révolution, musicale celle-là, signée Messiaen.

La stature de Louis Vierne attire à la tribune Gabriel Fauré, Nikolaï Rimski-Korsakov ou Enrique Granados, puis ses élèves Dupré et Duruflé. Vierne mourra à sa tribune, lors d’un concert le 2 juin 1937.

L’instrument de Cavaillé-Coll restera en l’état, avec quelques réparations, pendant un siècle. Le successeur le plus éminent de Vierne aura pour nom Pierre Cochereau. Nommé en 1955, ce génial improvisateur remplacera les machines Barker de Cavaillé-Coll par une traction électrique, fera installer une console neuve et ajoutera une petite pédale. En 1975, il demandera aux facteurs Robert et Jean-Loup Boisseau de mieux exploiter la palette classique de l’orgue (ajout de pleins-jeux de style classique et de chamades qui ornent le buffet de Thierry).

Entre 1990 et 1992, comme le résume Olivier Latry, « la pollution et le nombre croissant de touristes visitant la cathédrale ont raison de l’état de l’instrument, qui, à bout de souffle dès le début des années 1980, nécessite une restauration complète ». « On avait enlevé beaucoup de tuyauterie », se rappelait cette semaine le titulaire de l’instrument. L’objectif est alors de restituer les sonorités symphoniques de l’orgue de Cavaillé-Coll, de préserver les strates antérieures (XVIIe et XVIIIe siècles) et d’ajouter un système informatique de pointe.

Entre 2012 et 2014, les entreprises Cattiaux et Quoirin étendront les possibilités de l’orgue en développant les ajouts réalisés par Cochereau. La console sera rénovée et la transmission informatique mise aux normes du jour. On a beaucoup évoqué le bâtiment chargé d’histoire. L’orgue, lui, porte en sons, de manière tangible et accessible, l’histoire de six siècles de musique unis en un instrument et 8000 tuyaux. Espérons que le miracle de sa préservation s’avérera.

Un disque pour témoigner

Entre le 6 et le 8 janvier 2019, Olivier Latry enregistrait Bach pour l’éditeur La Dolce Volta à l’orgue de Notre-Dame. Avec les événements du 15 avril, tout devient un peu fou dans ce projet. Un titre Bach to the Future comme une promesse d’un témoignage qui nous permettra, avec le plus grand des compositeurs, de « tenir » de longues années avant de réentendre l’instrument. Une photo de couverture imageant un organiste comme un mort vivant flottant en apesanteur dans le cercueil sans parois, comme celui qui entoure désormais son instrument. Une vidéo vertigineuse de la Toccata et fugue en ré mineur, tournée début février, pour promouvoir l’album et qui documente aujourd’hui une splendeur perdue.

« Je ne trouve pas les mots. Cela me réconforte un peu d’avoir enregistré juste avant cette catastrophe », nous disait Olivier Latry, très ému, mardi. Dans ce disque qu’il sait musicologiquement anachronique, Latry disait à sa sortie, fin mars : « Il faut se nourrir du passé pour se projeter dans l’avenir. » Il concédait que « restituer Bach sur un instrument pour le moins éloigné de la facture baroque et classique pose question ». Latry utilise donc les possibilités de son orgue pour illuminer et élargir Bach à sa façon (voir l’expression de la jubilation dans In dir ist Freude, BWV 617). Le phénoménal enregistrement de François Eckert fait le reste.

Très beau succès d’estime il y a quelques jours encore, Bach to the Future est devenu en une nuit un incontournable trésor patrimonial. « Ma boutique explose », nous a avoué l’éditeur Michael Adda. Il faudra peut-être s’armer de patience pour l’obtenir.

Bach to the Future

★★★★ 1/2

Olivier Latry à l’orgue de Notre-Dame de Paris en janvier 2019, La Dolce Volta LDV 69 (distr. Pias)