Parquet Courts au Théâtre Corona: une petite pensée pour Pete

Comme sur «Wide Awake !», les Américains ont lancé la machine avec <em>Total Football</em> et son jouissif changement de tempo : ça commence avec une poignée d’accords teigneux pour passer en troisième vitesse, post-punk gueulard.
Photo: Ebru Yildiz Comme sur «Wide Awake !», les Américains ont lancé la machine avec Total Football et son jouissif changement de tempo : ça commence avec une poignée d’accords teigneux pour passer en troisième vitesse, post-punk gueulard.

À l’heure des bilans d’année musicale, le quartet new-yorkais Parquet Courts est venu hier soir rappeler à notre mémoire le matériel de son épatant sixième album studio, Wide Awake !, paru en mai dernier. Assurément, l’un des meilleurs disques rock de 2018, l’un des plus mordants aussi, moins dans ses élans punks que dans ses propos militants et caustiques qui, agencés à des riffs accrocheurs et à des rythmes dansants, ont traduit avec panache l’état de leur monde.

Sur scène cependant, le groupe ne s’embête pas trop avec les politesses. Un « merci beaucoup » ou « thank you » échappé ça et là par le guitariste et chanteur principal Andrew Savage, parfois l’annonce du titre partagée avec les fans par le second guitariste, et claviériste, et chanteur à sa guise, Austin Brown et sa rutilante coupe champignon. That’s it, comme ils disent à Brooklyn, où s’est formé le groupe. Pas de temps à perdre : presque deux douzaines de petites décharges de chansons rock enfilées serrées en à peine plus d’une heure.

Remarquez, du moment qu’ils nous offraient l’essentiel de Wide Awake ! (ils l’ont joué aux deux tiers), avec en prime les pépites des cinq précédents albums, tout le monde allait ensuite évacuer le Théâtre Corona heureux. Et à moins qu’ils l’aient fait à la toute fin du concert, au moment où l’heure de tombée nous forçait à partir avant d’entendre les deux ou trois dernières de la soirée, ils n’auront même pas salué la mémoire de Pete Shelley, leader des mythiques Buzzcocks, dont on a appris jeudi le décès subit, à l’âge de 63 ans.

En vérité, ils n’avaient pas besoin de le faire par un discours, même si les deux groupes sont liés par la même maison de disques, Rough Trade. Le son de Parquet Courts parle de lui-même. Un hommage aux brillants Buzzcocks, à leur vision accrocheuse d’un punk à la fois corrosif et accessible dans ses mélodies inoubliables. Hommage aux Buzzcocks britanniques, autant qu’aux Minutemen californiens de Mike Watt, avec encore une touche anglaise dans ses références à Wire et, sur ce dernier album surtout, à The Clash. L’art de la concision à deux guitares, une basse et une batterie, une tragédie chantée en deux minutes et demie : « Before the water gets too high/Add up the bribes you take/And know time can’t be bought/By the profits that you make », scandait Savage sur Before the Water Gets Too High, plaidoyer pour la sauvegarde de notre planète qui aurait très bien pu paraître sur un des nombreux projets de Damon Albarn.

Avec une petite demi-heure de retard, Parquet Courts a pris le relais du quintette rock montréalais Pottery, qui s’était bruyamment répandu dans ses envolées psychédéliques, fort d’un récent single (Hank Williams) annonçant le meilleur — parions qu’ils feront les manchettes en 2019. Comme sur Wide Awake !, les Américains ont lancé la machine avec Total Football et son jouissif changement de tempo : ça commence avec une poignée d’accords teigneux pour passer en troisième vitesse, post-punk gueulard. La section rythmique, frérot Max Savage à la batterie et Sean Yeaton à la basse, garde tout le monde à l’intérieur des rangs, ce furent les étoiles de la soirée.

Ensuite, un bonbon pour les fans : la croustillante Dust du précédent album Human Performance (2016) et son refrain débile, « Dust everywhere, sweep ! ». Le punk qui reprend ses droits, après ce Wide Awake !, réalisé par Danger Mouse, qui poussait le groupe à explorer des rythmiques plus posées et dansantes. Toujours à la limite du rock garage, du rock psychédélique et du punk, Parquet Courts a passé la soirée à jouer sur plusieurs tableaux sonores, avec parfois quelques baisses d’intensité.

Ainsi, chantée cette fois par Austin Brown (qui possède une voix nettement moins autoritaire que celle de son collègue Andrew), la complainte psychédélique Back to Earth succédait à une enfilade de brûlots punks, Master of My Craft et Donuts Only notamment, toutes deux de l’album Light Up Gold (2012). Plus loin, le mosh pit a changé d’air pour se transformer en plancher de danse pendant la bombe disco-punk Wide Awake, un bonheur dissonant agrémenté de cloches à vache. Parquet Courts nous a ainsi fait jouer au yo-yo toute la soirée, changeant de costume rock toutes les deux chansons, à l’image de ce dernier album qu’on réécoute encore avec plaisir.