Construire des ponts avec la musique, façon Yo-Yo Ma

Yo-Yo Ma lors de sa prestation à la station Symphony Hall de la radio Sirius XM à Washington, en juin dernier
Photo: Larry French Getty IImages Agence France-Presse Yo-Yo Ma lors de sa prestation à la station Symphony Hall de la radio Sirius XM à Washington, en juin dernier

Le violoncelliste vedette Yo-Yo Ma sera à Montréal vendredi dans le cadre du Festival Bach. La métropole est ainsi l’une des 36 étapes de son Bach Project : une soirée consacrée aux Suites de Bach suivie d’une journée de rencontres dans la communauté.

À 63 ans, Yo-Yo Ma a dépassé depuis longtemps le stade de musicien itinérant promenant un programme de récital standardisé de ville en ville. Quand il joue les Suites de Bach, qu’il vient de réenregistrer, vingt ans après son disque précédent, cela devient un Bach Project. Et là où il passe, il sème le mot-clic #cultureconnectsus.

Pour piloter notre évolution, nous devons veiller à qui nous sommes et savoir ce que nous voulons être. Humaniser la technologie, c’est regarder où nous voulons aller.

 

Ce mot-clic résume toute sa motivation : « Je souhaitais cette dernière rencontre avec les Suites de Bach. Depuis soixante ans, Bach m’a aidé, et depuis quarante ans, des gens que je rencontre me disent que les Suites les ont aidés à surmonter des caps difficiles de leur vie. Je me suis donc posé le défi de jouer les six Suites d’une traite en une soirée, ce qui est difficile. Mais si j’aide des gens, je souhaite aussi rencontrer des gens qui en aident d’autres dans les villes que je visite à l’occasion de ces concerts. Je veux que les gens qui aident les autres se connaissent entre eux pour créer une large communauté d’aidants », confie le violoncelliste au Devoir.

Quand nous le remercions au passage de s’entretenir avec nous, et en français, alors que dans les coulisses depuis des semaines bien des pressions s’exercent pour que cet entretien, dans le cadre de son seul concert canadien, soit réalisé par un média anglophone de Toronto, Yo-Yo Ma rétorque que « c’est très important, puisque nous sommes à Montréal » et se rappelle avec bonheur que Montréal fut, alors qu’il était âgé de douze ans, la ville de sa première escapade seul avec son père, Hiao-Tsiun Ma, violoniste et professeur de musique. C’était à Expo 67 !

Jouer sur la ligne bleue

Montréal sera la sixième des 36 villes visitées dans de cadre du Bach Project. Six des trente cités restantes ont été dévoilées. À voir le site de l’artiste, chaque étape est reliée à une thématique. Par exemple, à Denver, « Explorer comment la culture peut aider les plus démunis » ou, à Leipzig, « Explorer comment la culture peut rapprocher des communautés ».

Pour les 24 villes non encore révélées, Yo-Yo Ma va-t-il arrêter ses choix en fonction de la pertinence des thématiques ? « Oui et non. J’aimerais avant tout faire quelque chose d’utile. Certaines villes sont incontournables, comme la ville de Bach : Leipzig. Nous avons vu que les gens voulaient y parler de réfugiés. Alors, nous nous sommes assis ensemble pendant une journée et nous avons parlé de cela. À Vienne, je pense que ce sujet sera aussi présent. Alors, il y aura peut-être Mexico, il y aura peut-être des frontières. États-Unis et Canada peut-être, Texas-Mexique certainement, car la musique doit construire des ponts, pas des murs ! Mais alors, quid de la frontière entre les deux Corées, ou de celle entre Israël et le Liban ? Y jouer sur la ligne bleue, c’est encourager l’amorce d’un dialogue à un niveau humain, en dehors du niveau politique et économique. Je crois profondément que la culture peut établir la confiance et nouer des connexions culturelles qui ne doivent jamais être rompues. »

En tant qu’être humain, aujourd’hui, je suis davantage connecté qu’il y a quarante ans. Vous savez, j’étais un garçon très timide qui avait peur de tout. Aujourd’hui, j’ai développé des relations avec des gens, des villes, des régions, et j’ai commencé à comprendre davantage ce que les gens ressentent. Or l’essence de ce que Bach fait, de ce que la culture provoque, c’est intégrer l’Autre en nous, c’est nous permettre de nous ouvrir à l’Autre.

 

À Montréal, la thématique sera différente. « Il y a un thème spécifique à Montréal. On parle beaucoup d’intelligence artificielle. Or il est intéressant de faire un lien entre l’intelligence artificielle, la vie culturelle et les arts. Comment humaniser les technologies ? Pour piloter notre évolution, nous devons veiller à qui nous sommes et savoir ce que nous voulons être. Humaniser la technologie, c’est regarder où nous voulons aller. La culture est très importante : Bach voulait comprendre la nature humaine et la nature elle-même. Nous pouvons apprendre de lui. » Yo-Yo Ma s’intéressera aussi à la population autochtone et à son intégration, mais le programme de sa journée communautaire n’a pas encore été rendu public.

Intégrer l’Autre

Ces dernières années, Yo-Yo Ma a beaucoup investi dans la découverte d’autres cultures et dans le métissage musical à travers son Silk Road Project. S’ennuyait-il de la musique classique au point de devoir retourner à Bach ? « Bach est ma source ; Bach, ce sont mes racines. Avec Silk Road, l’idée était d’étendre mes horizons personnels. Je ne pouvais pas prétendre que j’étais citoyen du monde alors que je ne connaissais pas la moitié de ce monde. Alors, j’ai emmagasiné le plus que j’ai pu. »

« En tant qu’être humain, aujourd’hui, je suis davantage connecté qu’il y a quarante ans. Vous savez, j’étais un garçon très timide qui avait peur de tout. Aujourd’hui, j’ai développé des relations avec des gens, des villes, des régions, et j’ai commencé à comprendre davantage ce que les gens ressentent. Or l’essence de ce que Bach fait, de ce que la culture provoque, c’est intégrer l’Autre en nous, c’est nous permettre de nous ouvrir à l’Autre. »

Pris d’assaut, le concert de Yo-Yo Ma à la Maison symphonique de Montréal, vendredi à 18 h 30, a affiché complet très vite. Aussi le Festival Bach a organisé une diffusion en direct et en simultané sur écran géant à la manière du Metropolitan Opera à l’église unie Saint-James.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que le concert de Yo-Yo Ma à la Maison symphonique de Montréal avait lieu vendredi à 19 h 30, a été corrigée.

Yo Yo Ma

The Bach Project. À la Maison symphonique de Montréal, vendredi 7 décembre à 18 h 30. Sur écran géant à l’église unie Saint-James, 463, rue Sainte-Catherine Ouest. Renseignements : festivalbachmontreal.com. Nouvel album The Bach Project paru chez Sony.