Une soirée entre amis avec Hugues Aufray à la Maison symphonique

Hugues Aufray, le même propagateur des musiques de racines des Amériques, à 89 ans comme au premier jour.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Hugues Aufray, le même propagateur des musiques de racines des Amériques, à 89 ans comme au premier jour.

En chemin vers la ville ce samedi soir, il y a le temps de deux albums de Hugues Aufray. Le temps d’une comparaison, me dis-je : j’ai apporté mon plus récent, Troubador Since 1948, et mon plus ancien, un concert à L’Olympia de 1964, enregistré « avec son skiffle group ». Le Troubador est une merveille : Hugues y revisite en splendide country-folk du Dylan, du Roger Miller, et quelques-unes de ses belles : Stewball, Santiano, Dès que le printemps revient, Les crayons de couleur,Céline. Le spectacle de 1964, que j’avais oublié, est tout aussi agréable, et pas si différent, ni dans le timbre du chanteur, ni dans le répertoire : il y a du Dylan, du Roger Miller, Stewball et Santiano.

Ce qui frappe : les deux albums respirent, vivent, rivalisent de fraîcheur, rien n’est juvénile, rien n’est vétéran. C’est Hugues Aufray en mission, à tous âges. Et c’est encore le même, là, devant nous sur la scène de la Maison symphonique, en ce 24 novembre 2018. Le même propagateur des musiques de racines des Amériques, à 89 ans comme au premier jour.

Amélie Hall pour ouvrir la porte

La présence en première partie de l’auteure-compositrice-interprète acadienne Amélie Hall, en cela, est parfaitement justifiée, ce qui n’est pas toujours vrai pour les ouvertures de spectacles. Au temps de L’Olympia, on aurait dit : « en vedette américaine ». Et c’est en effet une vraie Nord-Américaine que cette Amélie, dont la chanson country d’Acadie a du folk et du blues et de la québécitude dans le corps. Son interprétation de La tête en gigue, de l’anglo francophile par excellence Jim Corcoran (au temps de son duo avec Bertrand Gosselin), ne manque pas de pertinence. La fière Amélie sert tout avec naturel et entrain, et tout lui appartient : ses propres chansons, dont l’irrépressible Worrie pas ta brain, mais aussi le Folsom Prison Blues de Johnny Cash, en version swamp-blues pleine d’âme. Authenticité à grandeur d’Amérique.

Comment mieux mettre la table ? À voir ce grand monsieur en jeans à belle tête blanche, on pourrait dire que c’est un parent d’Amélie Hall qui nous visite. Un familier, un ami. À l’intention de ses « chers amis québécois fidèles », Hugues Aufray se lance dans un parcours qui passe par la France, le Québec et l’Amérique. Il refait sans chichi le tour de son jardin de chansons, à commencer par ses premiers maîtres Brassens (J’ai rendez-vous avec vous), Félix (Notre sentier) et Guy Béart (L’eau vive, chanson-thème du film où jouait sa soeur Pascale Audret). On se promène avec lui, on chante avec lui Des jonquilles aux derniers lilas, et puis Dès que le printemps revient.

Pertinence et liberté

C’est un spectacle à la bonne franquette, un spectacle libre, où il est permis d’oublier ici et là une ligne de texte, où il s’agit de célébrer une vie de chansons, avec les Amériques en toile de fond. Hugues Aufray dédie une chanson à Debbie Lynch-White, pour son interprétation de La Bolduc, et précise : « La Bolduc, c’est une sorte de Bob Dylan québécois… » Il nous connaît vraiment, ce Hugues : dans les années 1970, il chantait à la Place des Arts chaque année, ou presque, et il a voulu devenir Canadien dès les années 1950. Sa proximité, ce soir, est sentie.

Bien sûr, comme en 1964 à L’Olympia, comme toujours, il nous chante du Dylan, en français dans le texte, nobles adaptations qui ont permis à tant de francophones de faire connaissance avec l’homme à l’harmonica : N’y pense plus, tout est bien, La fille du Nord. En anglais puis en français, il donne Blowin' In The Wind : oui, c’est beaucoup lui qui a d’abord soufflé la réponse dans le vent…

Des chansons écrites « à la craie »

« J’ai eu de la chance dans la vie, j’ai fait de grandes rencontres », constate-t-il, avant de raviver la part sud-américaine de son répertoire, flûte au bec : ça ne fonctionne pas trop, mais qu’importe. Les gens sont avec lui. Ses deux musiciens aussi. On est entre amis. Ça va quand même mieux quand il chante : le timbre est intact, et la voix gagne en force à mesure que la soirée avance. C’est vraiment la même voix qu’à L’Olympia, 54 ans plus tôt : en fait foi Le rossignol anglais. C’est la même voix qu’en 1966, alors qu’il écrivait Les crayons de couleur, inspiré par sa rencontre avec Martin Luther King Jr. : la version est toute simple et immense à la fois. « La couleur ne fait pas l’homme… »

Tout ça mène évidemment à Céline. Belle, si belle Céline, celle que tout le monde attendait de chanter avec Hugues Aufray. La chanson a « toujours de beaux yeux », avec un surcroît de tendresse. Adieu monsieur le professeur embue tous les regards : c’est permis aussi. Tout comme l’occasion est saisie de chanter en duo avec Amélie Hall un hymne folk : Le grand cercle de la vie (Will The Circle Be Unbroken). Pourquoi s’arrêter là ? Amélie reste pour partager Stewball. Et Santiano. La scène devient bivouac, c’est tout juste s’il manque le feu de camp. Brûler le beau bois de la Maison symphonique ? Pas besoin : Hugues Aufray, à la fin, ramène Brassens, et la chaleur est dans les coeurs.