Brian Wilson au Saint-Denis: le dernier grand merci

C’est comme si on avait accès à ce que Brian Wilson entendait au moment de la création, avant d’enregistrer. L’accès direct, sans les autres Beach Boys pour intermédiaires.
Photo: Kevin Winter Getty Images AFP C’est comme si on avait accès à ce que Brian Wilson entendait au moment de la création, avant d’enregistrer. L’accès direct, sans les autres Beach Boys pour intermédiaires.

Merci. C’est le mot qui vient alors que Brian Wilson, avec son drôle d’air d’enfant ravi, de génie dans sa bulle et de vieux monsieur hébété, vient s’asseoir au piano tout blanc qui l’attend au milieu de la scène du Saint-Denis jeudi soir. Sans doute est-ce l’effet Thanksgiving : un peu comme partout aux États-Unis en ce jour, les gens disent merci.

Je mesure. Ça fait plus de deux décennies que le destin bienveillant nous a redonné Brian Wilson. Brian le fragile, le sourd d’une oreille parce que battu par son papa, Brian le gars qui n’aurait jamais dû gober de l’acide, Brian qui avait quitté la scène en 1965 parce que la pression lui était insupportable, Brian Wilson qui n’y revenait qu’à reculons et qui souffrait des remontrances et rebuffades et cruautés du Beach Boy Mike Love : c’est ce Brian Wilson malmené par la vie qui est là ce soir. Heureux. Bien dans sa peau sur scène. Chaleureusement entouré par de merveilleux musiciens capables de rendre ses arrangements de génie dans toute leur complexité.

Merci à eux, merci à Al Jardine et Blondie Chaplin, qui confèrent à l’ensemble l’estampille Beach Boys. On a eu grâce à leur concours la tournée Pet Sounds, la tournée SM!LE, et maintenant cette tournée Greatest Hits Live ! Dans une petite semaine, Brian et son équipe entreprendront une tournée des Fêtes, où le mythique Christmas Album des Beach Boys sera joué au complet. Pour Brian Wilson et tous nous autres, ce sont des décennies inespérées, et la fin n’est pas en vue.

Deux heures dans la tête de Brian

Les chansons vivent, au présent ! Dès la salve d’intro (imparable : California Girls, Dance Dance Dance, I Get Around, Shut Down, Little Deuce Coupe, Little Honda), c’est l’évidence : chaque interprétation célèbre la vitalité d’une immortelle non statufiée. Les arrangements ne sont pas seulement transposés parfaitement : ils gagnent en dimension, En envergure. C’est comme si on était en studio, dans un immense studio, un Gold Star à grandeur de Saint-Denis.

Bien sûr, Brian bouge peu ou pas, et il chante le plus souvent la mélodie de base (celle qu’assumait Mike Love dans les versions d’origine, pas trop exigeante). Et Al Jardine, très en forme, chante fort bien celles qu’il chantait, et voilà. La plupart des onze musiciens complètent les jeux d’harmonie : il ne manque rien. Ou si : les regrettés Carl et Dennis Wilson.

Le fait est que ce groupe semble sortir de la tête et du coeur de Brian : c’est comme si on avait accès à ce qu’il entendait au moment de la création, avant d’enregistrer. L’accès direct, sans les autres Beach Boys pour intermédiaires. Tous ces musiciens sont connectés à Brian, ils sont ses extensions naturelles. Certes, il y a des moments où rien ne peut vraiment remplacer le fameux falsetto de Brian (c’est flagrant pour Don’t Worry, Baby), mais s’en plaindre serait injuste.

Quelques beautés moins célébrées du répertoire s’immiscent dans la suite des succès : ce sont des suppléments bienvenus pour le fan, qui se repaît des Salt Lake City, California Saga, ou encore Add Some Music To Your Day, Feel Flows, Wild Honey.

Brian Wilson, on l’avouera, est un peu le spectateur de son propre spectacle. Quand il joue, quand il chante, c’est un peu comme si le créateur venait dire à ses créations qu’il les aime, que ce sont ses enfants chéris. Créations chéries par lui, par ses musiciens, par le public. Quand la grande salve finale arrive — Wouldn’t It Be Nice, Sloop John B, la belle des belles God Only Knows, Good Vibrations, et ainsi de suite jusqu’à Help Me, Rhonda et Love And Mercy —, le sentiment de gratitude submerge tout le monde. Merci, Brian Wilson.